‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 503 sur 547 · Dixtiociion simulée · texte numérisé non relu

Dixtiociion simulée

Quoique ce sophisme soit du même genre que le précédent, puisqu'il tiertt à l'ambiguïté des ternoes,

SOPHISMES DES TERMES AMBIGUS

il en diffère toutefois par la forme. Dans le précédent, on cherche à éluder une distinction, à confondre , sous un même mot, des choses très-difPérentes. Dans celui-ci, on cherche à tromper par une distinction simulée. lUais on fera mieux connaître la nature de ce sophisme sous la forme d*une instruction pour remployer.

Enseignons à donner des mots pour des raisons.

Avez- TOUS à soutenir un système trop mauvais pour être défensible en son entier, — ou avez- vous à combattre une mesure trop évidemment bonne pour Tattaquer de front dans sa totalité , — appliquez-y, si le cas le permet, une distinction simulée, par laquelle vous placerez sous un nom favorable tout le bien dont la chose est susceptible , et sous un nom défavorable tous les mauvais effets qu'elle peut avoir. Si la distinction n'est que nominale ou si elle est très-confuse, vous vous en faites un retranchement dans lequel vous ne pouvez pas être forcé. Vous ne paraissez point vous opposer à la réforme proposée; au contraire, vous l'approuvez sous un nom , mais vous la combattez efficacement sous un autre.

1* Exemple : Liberté et licence de la presse.

La presse a deux usages distincts , Tun morale V^MlTt politique. L'usage moral comprend tout ce qu'elle peu t faire pour améliorer la vie privée , par l'instruction ou l'amusement. L'usage politique comprend tout ce qu'elle peut faire pour améliorer le gouvernement , ou pour s'opposer aux fautes et aux erreurs des hommes publics : ce qui se fait en donnant à ces fautes et à ces erreurs ce degré devidence et de publicité qui les expose à un blâme proportionnel de la part de la communauté qu'ils gouvernent.

Si les fautes des hommes publics ne sont pas soumises à ce frein , il s'ensuit que hors des cas où elles se rangent dans les délits positifs , elles n'en ont aucun ; et que s'ils soqt à couvert des peines légales, ils^ peuvent exercer un pouvoir arbitraire sans contrôle ei sans examen. I^e champ est libre pour l'incapacité et pour l'injustice.

Il ne faut pas oublier que, par rapport à ces malversations qui, si elles étaient prouvées, les exposeraient à des peines légales , ces hommes publics ont une sécurité qu'ils doivent à leur situation même , par la difficulté de les poursuivre, par leur crédit personnel , ou par un système de procédure si long , si ruineux , si vexatoire , qu'il rend le temple de la Justice inaccessible à des individus opprimés et isolés.

Mais en même temps , la presse ne saurait être

absolument libre sans donner lieu à des abus. Sous prétexte de relever les fautes des hommes publics, on leur en attribuera qu'ils n'ont jamais commises ; et quand les imputations sont trouvées fausses, il est très naturel que non-seulement celui qui souffre, mais encore tous ceux qui sont instruits de cet excès , le caractérisent par le terme de licence.

Ici se présente le dilemme. Un choix à faire entre deux maux : — admettre toutes les imputations, — ou les exclure toiites.

Cependant si l'on trouvaK un moyen de prévenir les imputations injustes sans donner l'exclusion à celles qui sont justes, on aurait gagné un point essentiel. Mais jusqu'à ce que ce moy^n soïl trouvé, tout ce qui restreint ^a liberté de la presse est plus nuisible qu'utile *. ,

Ce moyen , qui préviendrait .le mal sans porter atteinte au bien , ne peut exister que par une détermination précise , une définition claire et complète du terme, quel qu'il soit (libelle ou autre), par lequel on désigne l'abus ou l'usage pernicieux <^ la presse.

La fixation du délit n'appartient qu'à ceux qui ont l'exercice du pouvoir suprême.

Mais ils n'ont jamais donné cette défiiiHion , et on ne saurait raisonnablement l'attendre de leur part^ puisqu'elle tendrait à diminuer leur pouvoir.

Jusqu'à ce que cette définition soit donnée , la licence de la presse est la révélation de tout abus qui peut nuire aux intérêts des personnes cgnstituées en autorité, ou les exposer à quelque honte. La liberté de la presse est la publication de tout ce qui n'affecte ni leur intérêt ni leur honneur.

Si jamais la tléfinilion du délit existe , alors on pourra s'opposer à la licence de la presse sans s'opposer à sa liberté. Jusque-là, il est impossible d'attaquer la première sans attaquer la seconde.

Après cette explication , il est facile de concevoir l'usage sophistique de eelte distinction simulée.

Le sophisme consiste à employer la feinte appi*oballon qu'on donne au service de la presse sous le nom de liberté y comme un masque ou un manteau, pour couvrir l'opposition réelle qu'on lui donne sous le nom de licence.

2« Exempte: Réforme tempérée et intempérée.

Le langage ne fournit point de terme propre et unique? pour désigner une espèce de réforme politique qu'on veut représenter comme excessive ou pernicieuse : il faut , dans ce cas , avoir recours à des ëpithètes, telles, par exemple, que violente, intempérée, etc.

* Ceci sera prouvé dans im autre arUcle. Voyez Sophisme qui protège les prévaricateurs efficiets, çhap. su.

OBSERVATIONS SUR LES CINQ SOPHISMES PRÉCÉDENTS

Si , à la faveur du subterfuge que fournissent ces termes d^pprobalifs , un homme se liTre à Tbabîtude de réprouver toute réforme, sans spécifier ce qu'il blâme , on peut conclure , en général , avec certitudi , que sa désapprobation réelle et son opposition ne se bornent pas à tel degré , à telle circonstance de la réforme, mais qu'elle s*étend à sa substance et à sa totalité , ou , en d'autres termes , qu'il est déterminé à soutenir de toutes ses forces l'abus entier , tel qu'il existe et sans correctif.

Ainsi , ces grands ennemis des réformes prétendues in tempérées sont presque , sans exception , des ennemis de toute réforme.

Qu'ils jsoient Intéressés dans un abus , voilà une raison suffisante pour protéger tous les abus ou presque tous. Ils s%vent que l'on ne saurait toucher à l'un sans mettre les autres dans un péril plus ou moins imminent.

Mais , quoique biep déterminés intérieurement à s'opposer iiloute réforme , s'il leur parait prudent de sauv«r las apjparenees , ils adopteront cette marche falfacieuse des distinctions simulées; ils parleront de deux espèces de réforme, dont l'une est up objet d'éloge , l'autre un objet de blâme : l'une est tempérég, modérée, praticable : l'autre est excessive , extravagante , outrée , pure innovation , pure spéculalion , etc. .

Cherchei à pénétrer le vrai sens caché sous ces mots. Il y a deux espèces de réforme, l'une qu'ils approuvent, l'autre qu'ils désapprouvent : mais l'espèce qu'ils approuvent est une espèce qui ne renferme rien , idéale, vide, ne contenant aucun être individufd; ce serait, en histoire naturelle, l'espèce du phénix^,

L'^èce de réforme qu'ils désapprouvent est au contraire celle qui est féconde , celle qui renferme un genre réel et des individus réels , celle qui s'applique à des abus existants , celle qui se réalise en efiets distincts et palpables.

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