‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 510 sur 547 · CAUSES DES SOPHISMES · texte numérisé non relu

CAUSES DES SOPHISMES

Mais plus on se forme des notions justes à cet égard , plus on est conraincu que cet ascendant de rintérèt personnel sur un intérêt plus étendu, n*est point un sujet légitime de plainte. Tout au contraire , car la conservation de chs^gue individu est attachée à ce sentiment de préférence qu'il se donne à soi même. La nature a voulu que Tinlérêt personnel fût notre premier régulateur. C*est lui qui veille à la sûreté de chacun en particulier : c'est lui qui fait aller de concert les besoins et les soins pour y pourvoir ; c'est lui qui nous fait sortir de la dépendance d'autrui , et qui exécute spontanémeiU cette mullitude infinie de mouvements nécessaires, qui cesseraient à Tinslant, si ce ressort venait à s'arrêter.

Supposez, pour un moment, un ordre de choses contraire à celui qui^ existe , c'est-à-dire où chacun voulût préférer le public à soi-même , la conséquence nécessaire conduit à un état aussi ridicule en idée, qu*il serait désastreux dans la réalité.

Le mal est que, dans plusieurs cas , l'intérêt personnel prévalant sur l'intérêt général , produirait des effets nuisibles jusqu'à l'excès : c'est là ce qui nécessite l'intervention du législateur. Il crée , par l'application des peines et des récompenses, un intérêt factice qui l'emporte sur l'intérêt naturel. Quelle est , en effet , la supposition de la loi ? La loi suppose que , de la part des individus , il y a un intérêt personnel qui, mis en concurrence avec l'intérêt public , l'emporterait sur ce dernier, si on ne donnait à celui-ci l'appui de la force légale.

Si on agissait d'après une supposition contraire à celle-là, quelle en serait la conséquence? C'est que l'emploi des peines et des récompenses serait un moyen inutile et superflu ,-et qu'au lieu de lois appuyées sur une sanction pénale , de simples conseils , de simples recommandations suffiraient toujours pour déterminer les hommes à obéir au législateur.

Il s'ensuit de là que dans toutes les circonstances où une classe d'hommes est intéressée à la création ou à la conservaAon d'un système d'abus , quelque criant qu'il soit , on peut prédire , sans crainte de se tromper, que cette classe d'hommes sera toujours portée à étendre ce système ei à le maintenir ; que ce sera le but constant de ses efforts, et que, dans le choix des moyens, on n'aura ^gard qu'au succès qu'ils promettant, sans aucun autre scrupule de sindërilé ou de probité que ce qu'il en faut pour ne pas exposer sa réputati#n , ou ne pas provoquer une tcop forte résistance.

Cette ligue, produite par une communauté d'in- 4érêt dans un Sbïis , f^i de toutes les ligues la pl«s naturelle et la plus difficilj^ à rompre. Elle se fait sans négociation , elle se maintient sa&i correspon-

dance. Il n'y a point de chef , et tout suit la même impulsion. Tous les atomes du parti s'arrangent vers ce centre par une attraction commune.

Ceux qui composent cette ligue-ne se bornent pas à défendre les abus dont ils profitent : ils se portent également avec zèle à en défendre plusieurs dont ils ne retirent aucun profit immédiat. Ils ont un instinct qui pressent le danger avant qu'il les menace personnellement. Ils sentent que tel abus est une pièce de fortification pour tel autre.

Mais quel que soit un abus , un de ses caractères est d'avoir besoin de faux raisonnements pour se soutenir. Ainsi, l'intérêt de tous les confédérés sera de donner cours et activité aux sopbismes, non-seulement à ceux dont ils peuvent tirer un service immédiat , mais à tous en général. Ce qui leur importe , c'est de tenir l'esprit humain dans un état où il ne puisse pas distinguer le vrai du faux.

I^ point le plus désirable pour l'Intérêt priré des gouvernants , c'est l'admission d'un principe général, à l'aide duquel ils puissent donner aux abus une étendue illimitée , sans craindre aucune opposition.

Il n'y a guère plus d'un siècle qu'un principe de cette nature était en pleine vigueur, même eo Angleterre , et qu'il y préparait l'asservissement de l'État : je veux parler du principe de Yobëiêsance passive f ou de la non^résistance.

Ce principe fut fortement combattu par un petit nombre d'hommes éclairés : ils ouvrirent les yeux de la nation sur ses conséquences , et aujourd'hui il est décrié au point qu'il n'ose plus se montrer. La même révolution dans les idées s'est faite dans une grande partie de l'Europe.

Le principe qui rapporte tout à Vuh'iïté générale réunit secrètement contre lui tous ceux qui ont quelque intérêt contraire au bien public.

S'ils n'osent pas l'attaquer de front, ils l'attaquent, d'une manière indirecte, en cherchant à faire prévaloir l'autorité de la coutume ou des usages établis. Ils s'efforcent en toute occasion de représenter la pratique comme la seule mesure du bon , du vrai , de l'utile , comme la seule base solide sur laquelle on puisse s'appuyer. Ils ne soutiendront pas , peut-être , que tout «e qui est, est bien; mais ils défendront fe totalité du système actuel, iins réserve et sans distinction , et réuniront leurs efforts pour placer les institutions ab«sives sous la pjotection des institutions salutaires. La coutume a suffi , diront-ils , t»our nous miider jusqu'à présent. Pourquoi ne nous guideran-elle pas toujours? Pourquoi aurait-on recours à une autre règle? Pourquoi lèverait-on cet étendard de l'utiKlé générale? Pourquoi la routine ne Mffirait-elle pis pour

CAUSES DES SOPHISHES.

conserver ce que la routine a fait? Si l'on veut tout soumettre à l'examen de la raison , on va tout exposer. On ne sait ce qui restera. Le principe de l'utilité sera donc représenté comme un principe dangereux.

Je me résume. Tant qu'il existera des institutions abusives que beaucoup d'individus sont intéressés à maintenir et à défendre, ils auront recours à des moyens sophistiques; et particulièrement ils se feront une avant- garde de ces sophismes géné^ raux qui rendent tout problématique en matière de législation, et qui tendent à exclure le raisonnement pour lui substituer l'autorité et la coutume *.

1 Ed in*occupant de cette parlie des manuscrits de M. Beniham , je pressens que la plupart des lecteurs éprouveront ici un dégoût involontaire , et le j^angeront parmi les détracteurs de l^espèce humaine. S*il est vrai que chacun serve son intérêt privé, dans tous les cas où on peut le faire impunément, il n*y a donc point de vertu parmi les hommes, et comme cet intérêt privé est, à plusieurs égards, dans une opposition constante à Tintérét public, ii s'ensuit que la société n'est qu'une maison de Jeu où chacun cherche à jouer avec des dés pipés , et où les Joueurs malheureux égorgeraient les joueurs heureux si la force publique ne s'y opposait. Rousseau n'a rien avancé de plus odieux contre la vie sociale.

La prééminence de l'intérêt privé sur l'intérêt public parait, en effet, une proposition bien dure et bien affligeante , mais il faut faire attention à tout ce qui la restreint : lo L'auteur a justement observé que, dans le plus grand nombre des cas, chaque individu , en donnant la préférence à 800 intérêt privé, contribuait plus efficacement au bien public que s'il le cherchait directement. Chacun veut pourvoir à sa subsistance , sans s'embarrasser si les autres ont leur ration, et ce soin individuel remplit infiniment mieux sou objet que si tous voulaient se charger du soin de tous. Chaque négociant fait le commerce pour son intérêt privé , et le fait aussi bien, qu'il le ferait mal, s'il était conduit par des vues de bienveillance gratuite envers le public. 2» Ceux mêmes qui ont un intérêt dans la conservation des abus , ont aussi un intérêt dans le bien-être de l'État : ils veulent que les lois soient assez fortes pour réprimer les délits, que le gouvernement soit assez puissant pour se maintenir contre des ennemis extérieurs ; en sorte que s'ils sont mau-* vais citoyens , sous un certain rapport , ils seront bons eitoyens i d'autres égards : de là ce mélange de bien et de mal qui constitue si souvent la moralité humaine. S<> La force de l'intérêt privé est mitigée dans presque tous les cas par quatre principes tutélaires, indépendamment des lois. Ces principes tutélaires sont la prudence, le désir de l'estime, la bienveillance, la religion. La prudence nous fait sentir notre faiblesse et nous porte à chercher, dans notre commerce avec nos semblables, la ligne de moindre résistance, c^cst^à-dire celle où nos intérêts se concilient le mieux avec le* leurs; nous les ménageons pour en être ménagés. Le désir de l'estime est encore une balance de perte et de profit. La bienveillance s'élève plus haut; elle jouitde son dévouement et de ses sacrifices. Mais autant elle est commune dans \es relations privées , autant elle est rare dans les grands rapporta politiques. La religion, quoiqu'elle p(ii#«« recevoir

BEHTMAH. " TOIE I.

Page 1