‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 512 sur 547 · CAUSES DES SOPHISMES · texte numérisé non relu

CAUSES DES SOPHISMES

opinion erronée que je prends pour vraie. Il n*y a point de méprise dans le premier cas; il y a méprise dans le second. Mon entendement est dans un état d'erreur.

Mais se peut-il que les motifs qui agissent sans cesse sur l'esprit d'un homme, soient un secret pour lui-même?

Oui , certes , cela se peut. Rien de plus aisé , rien de plus commun : disons plus , ce qui est rare^ ce n'est pas de les ignorer, c'est de les connaître. Il en est de l'anatomie et de la physiologie de l'âme, si je puis parler ainsi, comme de l'anatomie et de la physiologie du corps. II y a aussi peu de personnes instruites dans l'une de ces sciences que dans l'autre; et même la science qui concerne les fonctions intellectuelles est bien moins étudiée que celle qui s'attache à l'organisation physique. La physiologie du corps a ses difficultés sans doute, mais ces difficultés sont bien peu de chose , si on les compare à celles qui s'élèvent de toutes parts pour retarder nos progrès dans la physiologie de l'âme.

Entre deux individus placés dans un état d'intimité, chacun d'eux démêle mieux peut-être les vrais motifs qui font agir son associé , qu'il ne pénètre les siens propres. Combien de femmes connaissent mieux les mouvements les plus cachés du cœur de leur mari , qu'elles ne se connaissent elles-mêmes !

Tout cela s'explique aisément. Nous avons un intérêt très-vif à bien discerner les motifs qui gouvernent les personnes dont nous dépendons plus ou moins pour le bonheur de notre vie.

Avons-nous le même intérêt à discerner nos propres motifo? Non, cela ne mènerait à rien, ni pour le profit, ni pour la jouissance. Au contraire , cet examen serait plus souvent une source de mortification que de satisfaction, même pour un individu dont la conduite morale est au niveau de la vertu commune : car un homme pervers est forcé de se faire un masque pour lui-même comme pour les autres.

D'où vient donc que l'étude de nos vrais molife nous serait en général désagréable? C'est que, dans la société , les motifs personnels sont constamment Tobjet du blâme, ou du moins ils n*obliennent presque jamais de l'approbation. On la réserve toute pour les motifs sociaux ou demi-sociaux *. Ceux-ci composent le fond de tous les panégyriques ; c'est par là qu'on exalte tel ou tel caractère : c'est là ce qui concilie la faveur et l'admiration. Veut* on

» Voy. Traités de iéghlathn , ch. tiii, De l'influence des motifs sur la grandeur de l'alarme , page 125 de ce volume.

peindre des homoies estimables et admirables, toutes leurs actions sont attribuées à la bienveillance , à l'esprit public : l'éloge de leur désintéressèment est dans toutes les bouches. Leur vie n'est qu'une suite de sacrifices de leur propre bonheur à celui des autres. Yeut-on décrier un individu, veut-on lui enlever la grâce et la fleur de ses actions, on s'attache à leur controuver des motifs qui leur donnent la teinte de l'égoTsme. Il ne fait le bien que pour lui-même , il n'a en vue que son propre avantage , et ses vertus spécieuses n'ont tout an plus que le mérite d'un calcul bien entendu.

D'après cette distribution de la louange morale, il s'ensuit qu'un individu ordinaire, qui veut s'examiner de près , ne tarde pas à s'apercevoir qu'il n'y a que la plus petite partie de ses actions qu'il puisse de bonne foi rapporter à ces motifs aimables, à ces principes exaltés, à ce dévouement généreux qui foit les belles âmes : et bientôt il repousse avec répugnance un miroir qui , au lieu de lui présenter des traits radieux , ne lui offre qu'une image de luimême assez peu attrayante.

Il y aura sans doute à cet égard beaucoup de différence entre différents individus.

!• L'égoïste, c'est-à-dire l'homme qui, en s'observant lui-même , ne peut rapporter aucune de ses actions à des motife purement sociaux , sera très* disposé à croire que ces motifs n'existent point, et que tout ce qu'on en dit n'est qu'illusion ou hypocrisie. Ne trouvant aucune source de satisfactioD dans l'examen de son cœur, il s'en dédommage en applaudissant à son inlellié^ence. « Tous ceux qui « agissent par d'autres considérations que le moi u sont des dupes et des imbéciles : bonnes gens, «( qu'il est utile de louer tout haut et dont il faut se i( moquer tout bas. Nous autres nous sommes les u sages , les habiles de ce monde. »

2« Prenez un homme du vulgaire moral, c'est-àdire habituellement gouverné par des motifo personnels et antisociaux , mais avec un mélange de .bienveillance et de vertu; comment se comportera-t-il dans cet examen de lui-même? Il sera disposé à laisser dans l'ombre toute cette partie de ses motifs qui n'obtiendrait pas des éloges publics, et à regarder avec complaisance celle qui en serait l'objet : il imputera, autant qu'il lui est |>ossible, toutes ses actions à ces motifs aimables qui concilient rafPeclion et l'estime. Et cette première vue de lui-même sera probablement la dernière. Pourquoi irait-il plus loin ? Pourquoi se désenchanter de cet agréable aspect ? Pourquoi substituer l'entière vérité qui l'humilie, à une demi-vérité qui le flatte?

Z"" Dans le cas d'un individu sur qui les motift sociaux ont assez d'empbe pour l'emporter fréqucm-

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