CHAPITRE III
TROISIÈME CAUSE DE3 SOPHISMES. — PRÉJUGÉS FONDÉS SUR l\uT0R1TÉ.
Oq appelle préjugé une opinion vraie ou fausse adoptée sans un examen suffisant , adoptée avant la preuve, et par conséquent sans preuve.
Beaucoup de préjugés sont des opinions saines. Ce sont des résultats d'une expérience générale et antérieure à nous, lis nous conduisent comme ferait la raison même. De là naît un préjugé légitime en faveur des préjugés.
En effet , la disposition à recevoir sur la parole d'antrui non-seulement des faits, mais des opinions, est un de ces penchants universels qu'il n'est pas besoin de prouver : penchant absolument nécessaire à la nature humaine et le résultat de notre faiblesse et de notre ignorance ; car la somme d'idées que chacun peut acquérir par lui-même, ou vérifier par son propre examen , est toujours très-petite , en comparaison de celle qu'il a reçue des autres et qu'il prend sur leur autorité. Nous vivons d'héritage et d'emprunts, fort peu de notre manufacture et de notre fonds. Veut -on examiner ces idées d'adoption , c'est un travail au-dessus de la capacité du grand nombre; et c'est, même pour les plus capables , une opération laborieuse qui répugne à la paresse de l'esprit humain.
Voilà, dira-t-on, une excuse naturelle pour toutes les erreurs. C'est donner gain de cause aux préjugés contre la raison.
Ce peut être une excuse pour le vulgaire : ce n'en est pas une pour les hommes publics : ce n'est pas du moins une justification y dans le cas où ces préjugés sont des sources d'erreur.
C'est qu'en effet de tels préjugés sont ordinairement fondés sur quelque intérêt séducteur : c'est là ce qui dispose à les recevoir sans preuve sur la seule force de l'autorité. On va même plus loin : on veut les soustraire à l'examen : et ce qui commence à prouver la mauvaise foi , c'est qu'on est porté à les soutenir de toute la puissance du gouvernement.
Si, dans une assemblée délibérante, vous trouvez une disposition générale à se laisser gouverner par des préjugés d'autorité, vous en découvrirez facilement la cause en étudiant la constitution de cette assemblée.
Vous verrez peut-être que les membres se sentent véritablement indépendants du peuple ; que la plupart des élections sont réduites à de vaines formalités ; que les places , amovibles en apparence , ne le sont point réellement; qu'elles appartiennent comme de droit à des hommes riches ; qu'elles confèrent un pouvoir sans responsabilité , par conséquent sans obligation; et que ces mêmes représentants , qui ont si peu à craindre de la part des électeurs , ont beaucoup à espérer de la part du gouvernement.
Dans cet état de choses, il y aura un grand nombre d'hommes opulents et timides , qui auront l'habitude de se laisser gouverner par des chefo dont les intérêts sont semblables aux leurs. L'ignorance du peuple est passive ou téméraire : l'ignorance des classes supérieures a un caractère différent : elle est disposée au maintien de tout ce qui existe. Plus on est ignorant , plus on a la tête remplie de tous les préjugés établis.
Le mot ignorance y appliqué à cette classe d'hommes, nedoit pas être entendu comme excluant l'éducation commune. D'ailleurs , dans une société civilisée, il y a, pour ainsi dire, une portion flottante d'instruction mêlée de faux et de vrai, à laquelle chacun participe , et qui s'infuse dans l'esprit par une respiration insensible. Sans songer à s'instruire, on saisit toujours dans la conversation quelquesunes de ces idées qui circulent. L'ignorance dont je parle est relative aux études qui appartiennent à l'homme public, à ces études qui exigent de l'attention, du travail, de la persévéraoce , et qui supposent des motifs proportionnels aux difiicultés à vaincre. L'ignorance n'est pas seulement relative à la quantité d'information, elle l'est aussi à la qualité. La qualité est ce qui rend un individu propre à une situation. Le plus habile naturaliste, le plus savant mathématicien peuvent être , dans ce sens ,