‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 525 sur 547 · Tous les hommes naissent égaux en droits · texte numérisé non relu

Tous les hommes naissent égaux en droits

4. Tous les hommes demeurent égaux en droits. Tous les hommes naissent libres. Ce début

renferme une fausseté palpable. Observez les faits. Tous les hommes naissent dans un état de sujétion et même de la sujétion la plus absolue. L'enfant est dans une dépendance continuelle par sa faiblesse et |>ar ses besoins. 11 ne, peut vivre que par le secours d'autrui. 11 doit être gouverné pendant un grand nombre d'années, et la plupart des lois ne l'émancipent que lorsqu'il a parcouru plus du quart (le la plus longue vie , selon les probabilités communes.

Tous les hommes demeurent libres. Si celte liberté s'entend de l'étal sauvage, de l'état de nature, des hommes errants dans les forêts, cette proposition peut être vraie ; mais où est son utilité par rapport à nous^ Les hommes actuels, les hommes qui naissent sous un gouvernement , sont tous par le fait assujettis à des lois, bonnes ou mauvaises. Le défaut de liberté est le texte continuel des plaintes

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SOPHISMBS ANARCHIQUES.

et des déclamatioDf . Ce» mèmet législateun qui déclarent solennellement que tous les hommes demeurent libres, ne cessent de gémir sur la ser? itude héréditaire de la plupart des nations.

« Cette contradiction , dira-t-on , n'est qu'apparente. Il fout distinguer le droit et le fait : les hommes esclaves dans un sens sont libres dans un autre; libres par rapport aux lois de la nature,esclaTes par rapport aux lois politiques , qu*on appelle vainement des lois, et qui ne sont point telles, pubqu*e1les sont contraires aux lois de la nature. »

Voilà le langage subtil auquel on a recours quand on veut nier ce qui est, quand on est embarrassé par des faits notoires , quand on a contre soi l'évidence de la vérité. Les lois de la nature sur lesquelles chacun raisonne à sa fantaisie, ue sont que des lois imaginaires; celui qui les allègue ne fait autre chose qu'alléguer sa volonté particulière , et veut substituer une fiction à la réalité.

Le philosophe qui cherche à réformer une mauvaise loi , ne nie pas Texislence de cette loi et n'en conteste pas la validité ; il ne prêche point l'insurrection contre elle. 11 expose ses raisons ; il fait sentir les inconvénients de cette loi et les avantages qu'on trouverait à la révoquer. Le caractère de l'anarchiste est tout différent. 11 nie l'existence de la loi , il en rejette k validité , il veut exciter les hommes à la méconnaître comme loi , et à se soulever contre son exécution.

Tous les hommes demeurent égaux en droits. Tous les hommes, c'est-à-dire tous les êtres de l'espèce humaine. Ainsi, l'apprenti est égal en droit à son maître ; il a le même droit de gouverner et de punir son maître , que son maître de le gouverner et de le punir. Il a autant de droits dans la maison de son maître que son maître lui-même. Le cas est le même entre le père et l'enfant , entre le tuteur et le pupille, entre la femme et le mari, entre le soldat et l'officier. Le maniaque a le même droii d'enfermer ses gardiens , que ses gardiens ont de l'enfermer. L'idiot a le même droit de gouverner sa famille, que sa famille/ de le gouverner. Si tout cela n'est pas pleinement renfermé dans cet article de la déclaration , il ne signifie rien , absolument rien. Je sais bien que les auteurs de la déclaratioa^ n'étant ni fous ni idiots , ne songeaient pas à établir cette égalité absolue. Mais que voulaient-ils? L'ignorante multitude devait-elle les entendre mieux qu'ils ne s'étaient entendus eux-mêmes? Quand on proclame l'indépendance, n'est -on pas trop sûr d'être écouté?

Les distinctions sociales ne peuvent étref^mdëes que sur l'utilité commune. C'est ici un pas rétrograde, une rétractation frauduleuse. Les législateurs avaient senti confusément qu'ils venaient

d'établir l'égalité dans toute ta plénitude. Que tatils maintenant? Ils viennent parler de distinctùmt sociales, oubliant quils ool aboli toutes les distinctions. Ainsi , dans It même paragraphe, ils donnent et ils reprennent , ils établissent et ils détruisent ; ils avancent le principe absurde d^égalité pour plaire aux fonatiques, et ils glissent insidieusement le principe des distinctions pour apaiser les hommes timides ou raisonnables qui se seraient révoltés contre la chimère de l'égalité présentée sans masque.

Mais qu'entend -on par ces mots, ne peuvent pas? Veut-on dire que ces distinctions ne soot point établies, — ou qu'elles ne doivent pas l'être, — ou que, si elles existent sans être fondées sur l'utilité comrajine, il faut les regarder comme nulles et non avenues? On peut choisir, car ces mots ont ces trois significations parfaitement distinctes. Si l'on veut dire que ces distinctions n'existent pas, c'est un appel aux faits et à l'observation : si l'on veut dire qu'elles ne doivent pas exister, c'est ud appel au jugement des individus sur une matière de fait. Mais si l'on veut dire qu'elles ne peuvent pas exister parce qu'elles sont nulles en ellesmêmes, c'est un attentat contre la liberté d'opinion, c'est une invitation à se soulever contre les lots.

Dans le premier sens, la proposition n'est pas dangereuse, mais elle est évidemment fausse. Dans le second sens , elle est fondée en raison , mais il fallait l'exprimer clairement, et non employer un terme passionné. Dans le troisième sens, elle contient une doctrine séditieuse. Dire que la loi ne peut pas, au lieu de dire que la loi nedoitpas^ c'est préparer l'insurrection et la justifier d'avance. Je ne saurais comparer ces expressions qu*à ces instruments qui ne présentent rien d'offensif aux yeux , mais dans lesquels on cache un poignard.

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