CHAPITRE XIV
DE QUELQUES CAS SUJETS A CONTESTATION
Doit-on ranger parmi les besoins de l'État, auxquels il faut pourvoir par des contributions forcées , le soin des indigents , le culte public , la culture des sciences et des arts?
SECTION l.
DE L*INDIGEIfGE.
Dans le plus haut état de prospérité sociale, la plus grande masse des citoyens n'aura d'autre ressource que son industrie journalière, et par conséquent sera toujours à côté de l'indigence, toujours prête à tomber dans ce gouffre par les accidents, les révolutions du commerce, les calamités naturelles, et surtout par les maladies. L'enfance n'a pas encore, par ses propres forces, les moyens de subsister; la caducité de l'âge ne les a plus. Les deux extrémités de la vie se ressemblent par l'impuissance et la faiblesse. Si l'instinct naturel, l'humanité, la honte, avas le concours des lois , assurent aux enfants et aux vieillards les soins et la protection de la famille, cependant ces secours sont précaires, et ceux qui les donnent peuvent èlre bientôt réduits à en avoir besoin pour eux-mêmes. Une maison nombreuse, entretenue dans l'abondance par le travail de deux époux, peut perdre à chaque instant la moitié de ses ressources par la mort de l'un, et les perdre en totalité par la mort de l'autre.
La caducité est encore plus mal partagée que
Cette épée est à moi en pleine propriété : mais toute plénière qu^est cette propriété, relativement à mille usages, je ne dois remployer ni à blesser mon voisin , ni à couper ses habits, ni la faire briller en signe d'insurrection pour bouleverser le gouvernement. Si je suis mineur ou maniaque, on peut me Pôter, de peur que je ne m*en fasse du mal à moi-même.
Un droit de propriété absolu et illimité sur un objet quelconque , serait le droit de commettre presque tous les crimes. Si j'avais un tel droit sur le bâton q^ je viens de couper, j« pourrais remployer comme une* massue pour assommer les passants, ou le convertir en sceptre pour en faire un symbole de royauté, en Idole pour offenser la religion nationale.
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l*cnfance. L*amour qui descend a plus de force que Tamour qui monte. La reconnaissance est moins puissante que l'instinct. L'espérance s'attache aux élres faibles qui commencent la vie, et ne dit plus rien pour ceux qui la finissent. Mais supposer, ce qui n'est pas rare, supposez tous les soins possibles pour les vieillards , l'idée de changer le rôle de bienfaiteur versera toujours plus ou moins d'amertume dans les bienfaits reçus, surtout à cette époque de décadence où la sensibilité morbide de l'âme rendrait pénible un changement indifférent en soi-même.
Cet aspect de la société est le plus triste de tous. On se représente ce long catalogue de maux , qui tous vont aboutir à Tindigence , et par conséquent à la mort sous ses formes les plus terribles. Voilà le centre vers lequel l'inertie seule, celte force qui agit sans relâche , fait graviter le sort de chaque mortel. Il faut remonter par un effort continuel pour n'être pas enfin entraîné dans cet abîme , et l'on voit à ses côtés les plus diligents, les plus vertueux , y glisser quelquefois par une pente fatale, ou s'y précipiter par des revers inévitables.
Four tmre face à ces maux , il n'y a que deux moyens indéj.endants des lois : Vëpargne — et les contributiops volontaires.
Si ces deux ressources pouvaient constamment suffire, il faudrait bi^n se garder de faire intervenir les lois pour secourir les pauvres. La loi qui offre à l'indigence un secours indépendant de Finduslrie, est, pour ainsi dire, une loi contre celte même industrie, ou du moins contre la frugalité. Le mobile du travail et de l'économie , c'est le besoin présent et la crainte du besoin futur : la loi qui ôterait ce besoin et cette crainte serait un encouragement à la paresse et â la dissipation. C'est ce qu'on reproche avec raison à la plupart des établissements créés en faveur des pauvres.
Mais ces deux moyens sont insuffisants , comme on peut s'en convaincre avec un léger examen.
Par rapport à V épargne ^ si les plus grands efforts de Tindustrie ne peuvent pas suffire à l'entretien journalier d'une classe nombreuse , encore moins suffiront-ils aux économies pour l'avenir. D'autres pourront suppléer par le travail de chaque jour aux dépenses de chaque jour, mais ils n'auront point de superflu à mettre en dépôt pour le convertir en nécessaire dans un temps éloigné. Il ne reste ainsi qu'une troisième classe qui pourrait suffire à tout, en économisant, dans l'âge du travail , pour l'époque où l'on ne peut plus travailler. Ce n'est qnfà ces derniers qu'on peut faire une espèce de mime de la pauvreté. « L'économie, « dira-t-on , est un devoir. S'ils l'ont négligée, tant « pis pour eux. La misère et la mort les attendent
K peut-être , mais ils ne peuvent en accuser qu'eux K seuls. Cependant leur catastrophe ne sera pas un « mal à pure perle : elle servira de leçon aux proie digues. C'est ici une loi établie par la nature, «c une loi qui n'est pas , comme celle des hommes, « sujette à rincertitude et à l'injustice. La peine « ne portera que sur les coupables , et se propor- <( tionnera d'elle-même à leur faute. »
Ce langage sévère serait justifiable si l'objet de la loi était la vengeance ; mais cette vengeance même, le principe d'utilité la condamne comme un motif impur fondé sur Tantipathie. Et ces maux, cet abandon , cette indigence , que vous regardez dans votre colère comme une juste punition de la prodigalité , quel en sera le fruit? Avez-vous la certitude que ces victimes sacrifiées préviendront, par leur exemple , les fautes qui les ont conduites dans le malheur ? Ce serait bien mal connaître les dispositions du cœur humain. La détresse, la mort de quelques prodigues , si l'on peut appeler prodigues des malheureux qui n'ont pas su se refuser aux îfifiniment petites jouissances de leur état, qui n'ont pas connu l'art pénible de lutter par la réflexion contre toutes les tentations du moment, leur détresse , dis-je , leur mort même n'aurait que peu d'influence , comme instruction , sur les classes laborieuses de la société. Ce triste spectacle, dont la honte ensevelirait la plupart des détails , auraitil , comme les supplices des malfaiteurs, une publi'cité qui captivât l'altenlion , et ne permit pas d'en ignorer la cause? Ceux à qui cette leçon serait le plus nécessaire , sauraient-ils donner à cet événement l'interprétation convenable? Saisiront-ils toujours cette liaison qu'on suppose entre l'imprudence comme cause, et le malheur comme effet? Ne pourront-ils pas attribuer celte catastrophe à des accidents imprévus et impossibles à prévoir? Au lieu de dire : Voilà un homme qui a été l'artisan de sa perte , et son indigence doit m'averlir de travailler, d'épargner sans relâche ; — ne diront-ils point souvent, avec une apparence de raison : Voilà un infortuné qui s'est donné mille peines pour rien , et qui prouve bien la vanitéde la prudence humaine... i| Ce serait mal raisonner sans doute ; mais faudrait-il punir si rigoureusement une erreur de logique, un simple défaut de réflexion dans une classe d'hommes plus appelée à exercer ses mains que son esprit ?
D'ailleurs, que penser d'une peine qui, retardée quanta son exécution jusqu'à la dernière extrémité de la vie, doit commencer par vaincre à l'autre extrémité, c'est-sifdire, dans la jeunesse, l'ascendant des motifs les plus impérieux ? Combien cette leçon prétendue s'affaiblit par la distance ! Qu'il y a peu d'analogie entre le vieillard et le jeune homme ! Que
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Teierople de Fun signifie peu pour Tautre ! A Fâge dn dernier, Tidée d'un bien, celle d*un mal immédiat, occupant toute la sphère de la réflexion,exclttent ndée des biens et des maux éloignés. Si vous voulez agir sur lui, placez tout près de lui le motif; montrez-lui , par exemple , en perspective un mariage, ou tout autre plaisir : mais une peine placée â un terme de distance, hors de son horizon intellectael , est une peine en pure perte. Il s'agit de déterminer des hommes qui pensent très-peu; et, pour tirer instruction d'un tel malheur, il faudrait pfDser beaucoup. A quoi bon, je vous prie, un moyen politique destiné pour la classe la moins prévoyante , s'il est de nature à n*ètre efficace que sur les sages?
Récapitulons. La ressource de l'épargne est insuffisante : 1*" Elle l'est évidemment pour ceux qui ue gagnent pas de quoi subsister ; â"» pour ceux qui ne gagnent que l'étroit nécessaire. Quant à la troisième classe qui embrasse tous ceux qui ne sont pas compris dans les deux premières, l'épargne ne serait pas insuffisante en elle-même, mais elle le devient en partie par l'imperfection naturelle de la prudence humaine.
Passons à l'autre ressource , les contributions rolonlaires : elle a bien des imperfections.
1. Son incertitude. Elle éprouvera des vicissitudes journalières, comme la fortune et la libéralité des individus dont elle dépend. Est-elle insuffisante? Ces conjonctures seront marquées par la misère et la mort. Est-elle surabondante? Elle offrira une récompense à la paresse et à la profusion.
2. L'inégalité du fardeau. Ce supplément aux besoinsdes pauvres se forme tout entier aux dépens des plus humains, des plus vertueux individus de la société, souvent sans proportion à leurs moyens, (aodis que les avares calomnient les indigents pour colorer leurs refus d'un vernis de système et de raison. Un tel arrangement est donc une faveur accordée à l'égolsme , et une peine contre l'bumattté, la première des vertus.
ledit une peine, car quoique ces contributions l^nt le oom de volontaires, quel est le motif fMi elles émanent? Si ce n'est pas une crainte rel^ieuse ou une crainte politique, c'est une sympatlùe tendre , mais triste , qui préside à ces actes géoéreux. Ce n'est pas l'espoir d'un plaisir qu'on achète à ce prix, c'est le tourment de la pitié dont ^Q veut se libérer par ce sacrifice. Aussi a-t-on ièservé dans un pays (en Ecosse ) , où l'indigence «t bornée à cette triste ressource, que le pauvre trouve IcLPlus de secosrs dans la classe la pkis voisine de R^auvreté.