Les inconvénients de la dis#ibution. Si ces
contributions sont abandonnées au hasard comme les aumônes sur les grands chemins, si on les laisse payer à chaque occasion sans intermédiaire de l'individu qui donne à l'individu qui demande, l'incertitude sur la suffisance de ces dons est aggravée par une autre incertitude. Gomment apprécier, dans une multitude de cas, le degré de mérite ou le besoin ? Le denier de la pauvre veuve n'ira-t-il point grossir le trésor éphémère de la femme impure? Trouvera-t-on beaucoup de cœurs généreux, de Sydney, qui repousseront de leurs lèvres altérées la coupe vivifiante, en disant : Je puis encore attendre: songez cf/abord à cet infortuné qui en a plus besoin que moi. Peut-on ignorer que, dans la distribution de ces gratuités fortuites , ce n'est pas la vertu modeste , ce n'est pas la vraie pauvreté, souvent muette et honteuse , qui obtient la meilleure part? Pour réussir sur ce théâtre obscur, il faut du manège et de l'intrigue, comme sur le théâtre brillant du monde : celui qui sait importuner, flatter, mentir, mêler , selon l'occasion, l'audace à la bassesse, et varier ses impostures , aura des succès auxquels l'indigent vertueux , dénué d'artifice , et conservant de l'honneur dans se misère, ne saurait jamais parvenir.
Les vrai» (alentf se taisent et 8*enfuieDt , Découragés des affronls quMIs essuient»
Les faux latents sont hardis, effrontés, Souples, adroits, et jamais rebutés.
Ce que Voltaire dit des talents peut s'appliquer à la mendicité. Dans le partage des contributions volontaires , le lot du pauvre honnête et vertueux sera rarement égal à celui du pauvre impudent et rampant.
Versera-t-on ces contributions dans un fonds commun, pour être ensuite distribuées par des individus choisis? Cette méthode est bien préférable , puisqu'elle permet un examen régulier des besoins et dies personnes, et qu'elle tend à proportionner les secours ; mais elle a aussi une tendance à diminuer les libéralités. Ce bienfait qui va passer par des mains étrangères, dont je ne suivrai pas l'application , dont je n'aurai pas le plaisir ou le mérite immédiat, a quelquo chose d'abstrait qui refroidit le sentiment. Ce que je donne moi-même, je le donne au moment où je suis ému, où le cri du pauvre a retenti dans mon cœur, où il n'a que moi pour le secourir... Ce que je donnerais dans une contribution générale, peut n'avoir pas une destination conforme à mes désirs : ce pauvre denier, qui est beaucoup pour moi et pour ma famille, que sera-t-il qu'une goutte d'eau dans cette masse de contributions d'une part, et pour cette • multitude de besoins de l'autre? C'est aux riches à
DE QUELQUES CAS SUJETS A CONTESTATION
soutenir les pauvres... Voilà comme beaucoup de gens raisonnent, et c'est pour cela que les contributions réussissent mieux quand il s'agit d'une classe déterminée d'individus, que pour une multitude indéfinie, comme la masse entière des pauvres. Cependant c'est à cette masse qu'il faut assurer la permanence des secours.
Il me paraît, d'après ces observations, qu'on peut poser comme un principe général que le législateur doit établir une contribution régulière pour les besoins de l'indigence : bien entendu qu'on ne regarde comme iiîdiiji^nb que ceux qui manquent du nccessaire ; mais \i sVnsyii Je cette définition, que le lin e de rindiscni, commt' indigent, est plus fort que le titre du propriétaire d'un superflu comme propriétaire. Car In (leine de mort qui tomberait enlin sur îrndîgent tiefniîiisé, sera toujours un mal plus grave que la peine d'attente trompée, qui tombe sur le riche quand on lui enlève une portion bornée de son superflu '.
Quant à la mesure de la contribution légale, elle ne doit pas outre-passer le simple nécessaire : aller au delà , ce serait mettre l'industrie à l'amende au profit de la paresse. Les établissements où l'on fournit au delà du nécessaire ne sont bons qu'autant qu'ils se soutiennent aux frais des particuliers, parce qu'ils peuvent mettre du discernement dans la distribution de ces secours, et les appliquer à des classes spécifiées.
Les détails sur la manière d'asseoir cette contribution et d'en distribuer le produit, appartiennent à l'économie politique, de même que la recherche des moyens d'encourager l'esprit d'économie et de prévoyance dans les classes inférieures de la société. Nous avons sur ce sujet si intéressant des mémoires instructifs, mais point de traité qui embrasse toute la question a. il faut commencer par la théorie de la pauvreté, c'est-à-dire par la ciassificalion des indigents, et des causes qui amènent l'indigence^ afin d'y assortir les précautions et les remèdes.
SECTION II