‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 88 sur 547 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

DE L^ESCLAVAGE

Lorsque lliabitude de servir fait ud état , et que l'obligation de continuer dans cet état par rapport à m certain homme ou à d'autres qui dérivent leurs titres de lai, embrasse la ?ie entière du serrant, j'appelle cet état esclavage.

L'esclavage est susceptible de beaucoup de modifications et de tempéraments, selon la fixation plus ou moins exacte des services qu'il est permis d'exiger, et selon les moyens coercilifs dont il est permis de faire usage. 11 y avait bien de la différence dans Félat d'un esclave à Athènes et à Lacédémone : il y en a bien plus encore dans celui d'un serF russe , et d'uD nègre vendu dans les colonies. Mais quelles que soient les limites sur le mode de rautorité , si Fobligation de servir n'en a point en fait de durée, je rappelle toujours esclavage. Poirr tirer la ligne de séparation entre la servitude et la liberté , il ^ut bien s'arrêter â un poiat , et celui-là me parait le plus saillant comme le plus facile a constater.

Ce caractère tiré de la perpétuité est d'autant plus essentiel , que là où il se trouve il affaiblit , il énerve, ilxend tout au moins précaLi*es les précautions les plus sages prises pour miliger l'exercice de Faulorilé. Le pouvoir illimité dans ce sens peut difficilement être linnUé dans quelque autre. Si Ton considère d*un côté la facilité que possède un maître «^'aggraver le joug peu à peu , d'exiger avec rigueur les services qui lui sont dus , d'étendre ses prétentions sous divers prétextes , d'épier les occasions pour tourmenter un sujet insolent qui ose refuser ce qu'il ne doit pas ; — si l'on considère , d'un autre côté, combien il serait difficile aux esclaves de réclamer ou d'obtenir la protection légale, combien leur situation domestique devient plus fâcheuse après un éclat public contre leur maître , combien plus ils sont^ortés à le captiver par une soumission Olimitée qu'à l'irriter par d^ refus , on comprendra i)ienldf que le projet de mitiger la servitude par le droit , est plus facile à former qu'à exécuter ; que la fixation des services est un moyen bien faible pour adoucir le sort de l'esclavage ; que sous l'empire «fis plus belles lois à cet égard , on ne punira jamais qtte les infractions les plus criantes , tandis que le cours ordinaire des rigueurs domestiques bravera tous les tPtbifiiMà Je ne dis pas pour cela qu'il ^le abandonner les esclaves au pouvoir absolu (Pan maitre ; ei ne point le^r donner la protection de/lois^ parce que cette protection est insuffisante. Mab il était nécessaire de montrer le ro^ inhérent f

à la nature de la chose , savoir , l'impossibinté de soumettre à un frein légal l'autorité d'un maUr« sur ses esclaves , et de prévenir les abus de ce pouvoir, s'il est disposé à en abuseï'.

Que l'esclavage soit agréable aux maîtres , c'est un fait qui n'est pas douteux, puisqu'il suffirait de leur volonté pour le faire cesser à l'instant ; qu'il soit désagréable aux esclaves , c'est un fait qui n'est pas moins certain , puisqu'on ne les retient partout dans cet état que par la contrainte. Personne qui , se trouvanltlîbre, voulût devenir esclave : personne qui, se trouvant esclave, ne voulût devenir libre.

iTest absurde de raisonner sur le bonheur des hommes autrement que par leurs propres désirs et par leurs propres sensations : il est absurde de vouloir démontrer par des calculs , qu'un homme doit se trouver htureux, lorsqu'il se trouve malheureux, et qu'une condition où personne ne veut entrer, et dont tout le monde veut sortir, est une condition bonne en elle même, et propre àb nature humaine. Je peux"bien croire que la différence entre la liberté et la servitude, n'est pas .aussi grande qu'elle le parait à des esprits ardents et prévenu»» L'habitude du mal y à plus forte raison l'inexpérience du mieux, diminuent beaucoup Tintervalle qui sépare ces deux états si opposés au premier coup d'œil. Mais tous ces raisonnements de probabilité sur le bonheur des esclaves sont superflus, puisque nous avons toutes les preuves de fait que cet état n'est jamais embrassé par choix , et qu'au contraire il est toujours un objet d'aversion.

On a comparé l'esclavage à la condition d'écolier prolongée durant la vie. Or , combien de gens ne disent j^as que le temps pas«é à l'école a été la période de leur plus grand bonheur.

Le parallèle n'est juste que sous un rapport. La circonstance commune aux deux états, c'est la sujétion : mais ce n'esta rien moins que cette circonstance qui fait le bonheur de l'écolier. Ce qui le rend heureux , c'est la fraîcheur de l'esprit qui donne à toutes les impressions le cbarme de la nouveauté : ce sont des plaisirs vifs et bruyants avec des compagnons de même âge , comparés à la solitude et à la gravité de la maison paternelle. Et après tout , combien trouve-t-on d'écoliers qui ne soupirent pas après le moment de cesser de l'être? Qui d'entre eux voudrait se résoudre à l'être toujours?

Quoi qu'il en soit , si l'esclavage était établi dans une telle proportion qu'il n'y eût qu'un seul esclave pour chaque maître, j'hésiterais peut-être , avant de prononcer, sur la balance entre l'avantage de l'un et le désavantage de l'autre. 11 serait possible qu'à tout prendre, la somme du bien, dans cet arrangement , fût presque égale à celle du mal.

Ce n'est pas ainsi que les choses vont. Dès que

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l'esclavage est établi , il devient le lot du plus grand J nombre. Un maître compte ses esclaves comme ses troupeaux , par centaines, par milliers, par dizaines de milliers. L'avantage est du côté d'un seul, les dï's;jvjiïjLigt s soot du côté de la multitude. Quand le maï de 1;i si-rvitude ne serait pas grand, son çtenifuç seule ^suffirait pour le rendre très-considérabïe, Ccnéralenient parlant , et toute autre consi- (fcTHlîon è part ^ il n'y aurait donc pas à hésiter mii't la perïe qui résulterait pour les maîtres de roffraneliissemeot, et le gain qui en résulterait pour les esclaves.

Un autre argument très-fort contre l'esclavage, est tiré de ïjon influence sur la richesse et la puis- Vnce des njli LUIS. Un homme libre produit plus que tiis produit un esclave. Mettez en liberté tous les esclaves qtie possède un maître : oc maître per-* ^dra saos dou Le une partie de ses biens , mais les esclaves, pris tous ensemble, produiront non-seulement ce qu'il perd , mais encore davantage. Or le bonheur ne peul que s'augmenter avec l'abondance , et la puissance publique s'accroît ôgns la même proportion.

Deux circonstances jconcourent h diminuer le produit des cMslaves : l'absence du stimulant de la récompense, et l'insécurité de cet état.

Il est aisé de sentir que la crainte du châtiment est peu propre à tirer d'un travailleur toute l'industrie dont i\ est capable , toutes les valeurs qu'il peut fournir, La crainte l'engage plutôt à masquer sa puissance qu'à la montrer, à rester au-dessous de lui-même qu'à se surpasser.

Il se mettrait à l'amende par une œuvre de surerogation , et ne ferait que hausser la mesure de ses devoirs ordinaires en déployant sa capacité. 11 s'établit donc une ambition inverse, et Pinduslrie aspire à descendre plutôt qu'à monter. Non-seulemeiat l'esclave produit moins , M consomme davantage , non par la jouissance , mais parle gaspillage, le dégât et la mauvaise économie. Que lui importent, des intérêts qui ne sont pas les siens? Tout ce qu'il peut s'épargner de travail est un gain pur pour lui : tout ce qu'il laisse perdre n'est une perte que pour son maître. Pourquoi inventerait-il de nouveaux moyens de faire plus ou de faire mieux? Pour perfectionner , il faut penser ; et penser est une peine qu'on ne se donne pas sans motif. L'homme dégradé au point de n'être qu'un animal de service, ne s'élève jamais au-dessus d'une aveugle routine , et les générations se succèdent sans aucun progrès.

Il est vrai qu'un maître qui entend ses intérêts ne disputera point à ses esclaves les petits profits que leur industrie peut leur fournir : il n'ignoj'c pas que leur prospérité est la sienne, et que pour

les animer au travail , il faut leur offrir l'appât d'une récompense immédiate. Mais cette faveur précaire, subordonnée au caractère d'un individu , ne leur inspire point cette confiance qui porte les vues sur Tavenir, qui montre dans des économies journalières la base d'un bien-être futur, et qui fait étendre sur la postérité des projets de fortune. Us sentent bien que plus riches , ils seraient exposés à l'extorsion ; si ce n'est de la part du maître , ce sera de la part des intendants et de tous les subalternes eg autorité , plus avides et plus redoutables que le maître. II n'y a donc point de lendemain pour la plupart des esclaves. Les jouissances qui se réalisent à l'instant peuvent seules les tenter. Il seront gourmands, paresseux, dissolus, sans compter les autres vices qui résultent de leur situation. Ceux qui ont une prévoyance plus longue enfouissent leurs petits trésors. Le triste sentiment de l'insécurité , inséparable de leur état, nourrit donc en eux tous les défauts destructifs de l'industrie, toutes les habitudes les plus funestes à la société , sans compensation et sans remède. Ce n'est pas ici une vaine théorie : c'est le résultat des faits dans totis les temps et dans tous les lieux.

Mais, dit-on , le journalier libre en Europe est à peu près sur le même pied, par rapport au travail, que l'esclave. Celui qui est payé par pièce a pour mobile la récompense, et chaque effort a «on salaire : celui qui est payé par jour n'a pour mobile que la peine; qu'il fasse peu ou beaucoup, il ne reçoit que le prix de sa journée : ainsi point de récompense. S'il fait moins qu'à l'ordinaire, il peut être renvoyé, comme l'esijifave, en pareil cas, peut être battu : l'un et l'autre ne sont excités que par la crainte, et n'ont point d'intérêt dans le produit de leur travail.

Il y a trois choses à répondre. 1<* Il n'est pas Trai que le journalier n'ait pas le mobile de la récompense. Les plus habiles et les plus actifs sont mieux payés que les autres ; ceux qui se distinguent sont plus constamment employés , et ont toujours la préférence pour les travaux les plus lucratif^ : voilà donc une récompense réelle qui accompagne tous leurs efforts.

2° N'y eùt-il que des motifs de l'espèce pénale, on aurait une prise de plus sur le journalier que sur l'esclave. L'ouvrier libre a son honneur comme un autre. Dans un pays libre , il y a une honte attachée à la réputation d'ouvrier paresseux ou incapable : et comme à cet égard les yeux de ses camarades sont autant d'ajoutés à ceux du maître, cette peine d'honneur s'inftige en une infinité d'occasions par des juges qui n'ont point d'intérêt à le ménager. C'est ainsi qu'ils exercent une inspection réciproque, et sont soutenus par l'émulation. Ce mobile

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a beaucoup moins de force sur l'esclave. Le trailement auquel ils sont soumis les rend peu sensibles à une peine aussi délicate que celle de Thanneur : et comme l'injustice de travailler sans dédommagement pour l'avantage d'autrui ne saurait leur échapper, 1^ esclaves n'ont pas honte de. s'avouer les uns aux autres une répugnance au travail , qui leur est commune.

5** Ce qui se présente au journalier conjme un gain est un gain sûr : tout ce qu'il peut acquérir est à lui sans que personne ait jamais droit d'y toucher ; mais nous avons vu qu'il ne peut poink y aToir de sûreté réelle pour Tesclave. ^ peut citer, à cet égard, des exceptions. Tel seigneur russe, par exemple, a des esclaves industrieux qui possèdent plusieurs milliers de roubles , et qui en jouissent comme leur maître jouit de sis bimS : mais ce sont des cas particuliers qui ne changent pas la règle ordinaire. Quand on veut juger des effets d'une disposition générale, il ne faut pas s'arrêter à ces cas singuliers et transcendants.

Dans cet exposé succinct des inconvénients de la servitude , on n'a point cherché à émouvoir, on ne s'est point livré à l'imagination , on n'a pas jeté UD caractère odieux sur les maîtres en généralisant des abus particuliers de puissance : on s'est même abstenu <!e parler de ces moyens terribles de rigueur et de contrainte usités dans ces gouvernements domestiques , sans loi , sans procédure, sans appel , sans publicité et presque sans frein ; car la responsabilité, comme nous l'avons vu, ne peut avoir lieu que pour des cas extraordinaires. Tout ce qui lient au sentiment est aisément accusé d'exagération , et la simple évidence de la raison est si forte , qu'elle n'a pas besoin de ce coloris suspect. Les propriétaires d'esclaves, à qui Tinlérèt personnel n'a pas ôté le bon sens et l'humanité, conviendraient sans peine des avantages de la liberté sur fa servitude, et désireraient eux-mêmes que l'esclavage fût aboli , si cette abolition pouvait avoir lieu sans bouleverser ' leur état et leur fortune, et sans porter atteinte à leur sûreté personnelle. Les injustices jtJes calamités qui ont accompagné des tentafmf précipitées forment la plus grande objection ' contre les projets d'affranchissement. Cette'^pIra^OB ne pourrait se faire subitement que par une révolution violente , qui, en déplaçai^ tous les hommes, en détruisant toutes les propiiétés, tn mettant tous le» individod dans une situation pour laquelle^fls a'ont point été élevés ,

I Ce moyeD pourrait donner aux esclaves la tentation d^employer letoeurtre pour accélérer leur liberté. CesMà une obJcctioD lvès-gra?e contre cette loterie. Cependant il faut observer qae soojDcertitude même affaiblit ce dânger.On sera pea porté à commettre un crim«4oQt on neferait pat sûr de

produirait des ma«x mille fois plus grands que tous les biens qu'on pourrait en attendre.

Au lieu de rendre l'affranchissement onéreux au maître, il faut, autant qu'il est possible, le lui rendre avantageux : et le premier moyen qui s'offre naturellement pour cela , c'est de fixer un prix auquel tout esclave aurait le droit de se racheter. Malheureusement ce moyen est exposé à une objection bien forte. Dès lors l'intérêt du maître se trouve en opposition avec celui de ses esclaves : il voudra les empêcher d'atteindre à la somme qui peut leur servir de rançon. Les laisser dÎMis l'ignorance, les maintenir dans la pauvreté , leur couper les ailes à mesure qu'elles poussent , voilà quelle serait sa politique. Mais il n'y a de danger que dans la fixation du prix : la liberté de se racheter de gré à gré n'a point d'inconvénient. L'intérêt de l'esclave lui conseille de travailler de son mieux pour avoir un plus grand appât à offrir. L'intérêt du maître lui con seille de permettre à l'esclave de s'enrichir au plus vite pour en tirer une plus grande rançon.

Le second moyen consiste à limiter le droit de tester, en sorte que , dans les cas oiî il n'y a point de successeur dans la ligne directe , Taffranchissement soit de droit. L'espérance d'hériter est toujours très-faible dans des successeurs éloignés, et cette espérance n'existerait plus quand la loi serait connue. Il n'y aurait pas d'injustice quand il n'y aurait pas d'attente trompée.

On peut même aller un peu plus loin. A chaque mutation de propriétaire, même dans les successions les plus proches , on pourrait faire un petit sacrifice de la propriété à la liberté ; par exemple , libérer la dixième partit des esclaves. Une succession échue ne se présente pas à l'héritier sous une grandeur déterminée. Une défalcation d'un cyxième ne saurait être une diminution bien sensible. A cette époque, ce serait moins une perte qu'une légère privation de gain. Sur les neveux, qui ont d'un autre cûté la succession de leurs pères , la taxe en faveur de la Itberté pourrait être plus forte.

Cette offrande à la Irberlé doit èti*e déterminée par le sort. Le choix, soûs prétexte d'honorer les plus ' dignes , serait une source de cabales et d'abus. On ferait plus de mécontenls etdejaloux que d'heureux. Le sort est impartial : il don ne à tous une chance égale de bonheur ; il répand les charmes de l'espérance sur ceux mêmes qu'il ne favorise pas, et la crainte d'être privé de sa chance, pour un délit articulé, serait un gage de plus de la fidélité des esclaves *.

retirer le profit. Sais, pour faire^vanouir cette' tenlatipn, il suffit que J^alFranchissemenl n'eût fias lieu dans tous les cas oàloaialuc serai temp<^onné ou assassiné, soit parla main d'un de ses serfs, soit par une mais inconnue. Ce moyen de libération en deviendrait un de sûreté pour le maître.

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