‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 113 sur 468 · RAISONS POUR L'ÉCONOMIE DES RÉCOMPENSES · texte numérisé non relu

RAISONS POUR L'ÉCONOMIE DES RÉCOMPENSES

ses talents , Tautre les dégrade ; la première s'allie naturellement aux vertus , la seconde aux yices.

Dans un pays libre, comme l'Angleterre, la dispensation arbitraire des grâces pourrait être motivée par des raisons ou des prétextes qui ne se trouveraient pas dans une monarchie absolue. Singulier paradoxe! la constitution du parlemftît donne lieu à des services qui ne peuvent pas ètre^ avoués , et qui , aux yeux de plusieurs politiques , n'en sont pas moins nécessaires. Il faut , dira-t-on , un certain lest pour empêcher ce vaisseau d'être emporté par quelque ouragan momentané d'humeur ou de préjugé populaire ; il faut des médiateurs intéressés pour entretenir la bonne intelligence entre les parties hétérogènes de cette constitution mixte ; il faut des orateurs bruyants pour imposer par la

force des arguments,

des d( laissent gouver-

ner pi )n , des parleurs

facéli ui veulent qu'on

les ar le petit nombre

qui n gens experts et

entreprenants pour courir le pays, diriger les élections , préparer les suffrages. Un tel gouvernement a besoin de faire mouvoir mille ressorts pour suppléer à celui de l'autorité absolue. S'il n'avait pas des places , des pensions , des titres à donner, s'il n'avait pas , en un mot , ce qu'on appelle , selon le parti auquel on appartient , influence ou corruptiony pourrait-il enchaîner tous ces intérêts incohérents , et soutenir les chocs des factions opposées ?

On dira déplus que, dans une constitution mixte, il faut essentiellement nlaintenir l'équilibre entre les pouvoirs. On ne sait précisément en quoi consiste la proportion entre la chambre des pairs et celle des communes; mais on pourrait s'apercevoir d'une altération dans la balance. Or, telle création de pairie qui ne pourrait pas être justifiée comme récompense de services , pourrait l'être comme distribution de pouvoir. Voilà des observations qui. méritent d'être examinées ; mais cet examen appartient au droit constitutionnel.

On pourrait faire une apologie des gratifications superflues, en les comparant avec les dépenses de la guerre. Je conseille à tous ceux qui ont des vues sur le trésor public de s'attacher à cette idée. Quand on calcule ce qu'il en coûte pour une campagne seule sur mer ou sur terre, quand on songe à ces millions qui s'évanouissent en bruit et en fumée, point de profusion qui ne disparaisse à côté de cette immense profusion. Lorsqu'on voit les trésors d'une nation s'écouler par un torrent si rapide, peut-on s'irriter contre ceux qui en détournent quelque

juerre »inlJk aeBJ& taST

goutte ou quelque filet par leur adresse , leur complaisance et les faveurs de la cour? Si le peuple se prête si volontiers à servir les passion^ de la politique, s'il donne son or et son argent potir un instant de vengeance ou de gloire, doit-on craindre qu'il ne murmure pour un faste qui lui plaît , et Dour quelques grâces particulières ? Serait-îl asseï pbsurde pour se montrer avare au jeu des deniers , et prodigue à celui des millions?

Ce mode de comparaison n'est pas nouveau dans les cabinets : il devait être fomilier à Louis XiV, s'il est vrai , comme on a lieu de le croire , que la construction de Versailles ait absorbé plus de deux milliards. C'était bien Téquivalent d'une guerre pour les frais, mais au moins il n'y avait poiol^ sang répandu , point d'interruption de comme au contraire, il animait les travaux, et m€ttai|^ honneur tous les arts. Quel heureux fonds de cAirparaison pour les casuistes d'un monarque absolal

Il y aurait une autre manière de juger de la légitimité d'une dépense publique , un autre terme de comparaison un peu moins favorable aux vues des courtisans. Comparez le montant de cette dépense proposée avec une portion égale du produit de l'impôt le plus onéreux. En Angleterre, par exemple , comparez cet impôt avec celui qui existe sur les actes juridiques , dont TefFet n'est rien moins que de mettre les pauvres hors de la protection de la loi. Vous avez à opter entre l'abolition de cet impôt et le nouvel emploi que l'on demande : ce sont deux services rivaux. Voilà une épreuve un peu rude pour les dépenses frivoles. Le luxe inutile aurait quelque honte de se montrer dans les frais de l'État, lorsqu'on le rapprocherait aussi du bien dont il tient la place , ou du mal qu'il empêche de guérir.

La conclusion pratique de ces observations est que , la matière de la récompense étant coûteuse, il ne faut l'employer que pour l'utilité de ceux qui en portent le fardeau. Cette précieuse matière etl comme la rosée : il n'en tombe pas une goutte sur la terre qui n'en ait été pompée. Un prince juste ne donne rien ; il achète ou il vend : l'économie est sa véritable bienfaisance. Louez-vous sa génér(i||ité, louez aussi le tuteur qui abandonne à ses (J^mestiques le bien de ses pupilles.

« Les çkis mauvais empereHirs romains sont ceux « qui ont le plus donné ; par exeniple : Cfiligula, «( Claudîus, Néronl Othouy FiteÛtus, Conmode, « Héliogabale et Varacatla, Les meilleurs, comin« * « Auguste j VespasienfAnionin^MarC'AÛHle « et Pfirtinax , ont été économes. » ( Esprit des lois, liv. V, chap. xviii. )

Grande leçon pour les souverains, de ne pas estimer leur mérite d'après leur libéralité. Ce ii'csl

Page 1