‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 136 sur 468 · AUTRES EMPLOIS DE LA MATIÈRE DE LA RÉCOMPENSE · texte numérisé non relu

AUTRES EMPLOIS DE LA MATIÈRE DE LA RÉCOMPENSE

à honorer la richesse , à lui accorder une déférence presque involontaire et qui prévient le jugement, il suffit que ce préjugé existe pour ne pas refuser son secours en faveur de certains emplois où Ton a besoin de tous les moyens dlnfluence et de toutes les forces de Topinion.

7"^ Un autre emploi de la matière de la récompense est ôl^ exciter Vallégresite ; j'entends par là une disposition habituelle à faire avec plaisir ce qu'on foit. Plus on jouit de cette satisfaction intérieure, plus aussi les idées sont vives et rapides, plus on fait d'ouvrage dans un temps donné. L'esprit, dans un élastique état de bien-être , compose et décompose avec une tout autre facilité que dans un état de chagrin , ou dans cette situation moyenne où il n'est poussé que par l'habitude. Et même , pour les travaux du corps , qui ne sait combien la force des muscles dépend de la vigueur de Fâme ? Quelle comparaison entre le travail des esclaves et celui des hommes libres! Des prisons, des fouets , des chaînes, des colliers garnis de pointes de fer, un inspecteur impitoyable qui rôde sans cesse , en un mot, tonte la puissance de la douleur et de la terreur , n'obtiennent pas du malheureux nègre la moitié des efforts que l'espoir d'une gratification modique fait soutenir gaiement au robuste Irlandais , qui franchit la mer pour louer ses bras durant la moisson aux fermiers d'Angleterre : et cependant l'esclave, en travaillant mal, excède ses forces, hâte sa vieillesse, se flétrit, et dépérit de bonne heure. L'homme libre, bien payé, bien nourri, fait beaucoup de travail et le supporte longtemps. Telle est la différence que l'invincible nature a attachée a nos efforts, selon le degré de tristesse ou d'allégresse qui les accompagne.

Unerécompense promise ne suffirait pas toujours pour électriser ce sentiment de plaisir. L'état d'attente résultant d'une promesse est un état mixte et incertain, où dominent tour à toor l'espérance et la crainte. II y a donc des cas qui demandent une gratification préalable.

Mais il faut voir aussi le danger. Si un grand salaire place un homme dans un état d'abondance , vous créez des difersions très-peu favorables à l'assiduité et à l'application; vous lui suggérez des désii*s d'amusement , et vous lui en fournissez les moyens. La marche des idées sera accélérée, soit; mais si ces idées ne sont pas celles qu'il importe d'exciter ! srces idées lentes et constantes du travail sont remplacées par les idées rapides de spectacles et déplaisirs!

Il faut connaître le caractère de l'individu pour juger de l'effet qu'aura sur lui une gratificatioa préalable, pour estimer si son industrie en sera excitée ou ralentie, s'il s'en servira selon les vues du bienfaiteur ou selon ses propres fantaisie», çl la reconnaissance aura plus de force sur lui que Tespoir. Mais , en tout état de cause , il faut bi^n se garder d'épuiser en gratifications préalables tout ce qu'on destinait à la récompense.

Je finis par un avertissement nécessaire. Qu*oa n'abuse pas de ces distinctions analytiques pour grossir de tous ces Hem la récompense ou le salaire, ou appliquer à chacun d'eux une somme distincte. La même somme peut faire face à tout. Ce qui sert à l'équipement, ai; maintien de la subsistance et des besoins de la condition, suffit dans les cas ordinaires pour garantir l'individu contre les tentations, pour l'iodemniser de ses avances, et pour lui inspirer l'allégresse nécessaire à ses devoirs.

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