CHAPITRE XVII
MODES d'exprimer DIFFÉRENTS DEGRÉS DE PERSUASION.
Personne ne peut ignorer que \di persuasion est susceptible de différents degrés de force ou d'intensité : dans un cas nous disons : Je penche à croire; dans un autre : Je crois ; dans un autre : Je sais; mais ces mots sont bien loin d'exprimer
« Cette décomi Dation est trèi-familière en Angleterre ; elle est peu usitée parmi les nations gouvernées par le droit romain.
MODES D EXPRIMER DIFFÉRENTS DEGRÉS DE PERSUASION
toutes les nuances intermédiaires depuis la simple probabilité jusqu*à la certitude morale.
Un autre fait également notoire est que ces divers degrés , dont notre persuasion est susceptible , ont une très -grande influence sur notre conduite; disons mieux , que toutes nos déterminations en dépendent. On en voit une application sensible dans les paris : celui qui parie joue à un contre un , à un contre deux , contre trois , contre dix , selon les diverses apparences de probabilité. Les assurances^ qui sont des espèces de paris, se font à un taux plus ou moins élevé , selon que Tévénement en question parait plus ou moins probable.
Si on parvient à exprimer les divers degrés de force conjecturale dans les paris et les assurances, ne pourrait-on pas parvenir à exprimer de même les divers degrés de force probante dans les témoignages? et si on le peut, ne serait-il pas à désirer qu'on le fit?
Chaque élément de preuve judiciaire est sujet à varier en quantité et en degré. Les preuves circonstancielles, tendant à prouver le fait principal, sont susceptibles de tous les degrés de force dans l'esprit du juge. La preuve testimoniale ne Test pas moins : l'impression qu'elle fait sur le tribunal dépend en grande partie de la force de persuasion qu'exprime le témoin ; et cette force de persuasion est trèsvariable, selon la nature du fait, l'état de ses facultés, la distance des événements, et un grand nombre d'autres circonstances.
Puisque dans les cas ordinaires , et lorsqu'il n'y a point de motif de suspicion, la persuasion du juge se proportionne à celle du témoin, et s'y conforme, combien ne serait-il pas important de trouver un mode d'après lequel le témoin pût rendre avec exactitude les divers degrés de persuasion qu'il éprouve '
Qu'à cet égard le langage ordinaire soit bien stérile et bien défectueux , c'est ce que personne ne peut nier. Je sais^ je crois , fat lieu de croire que le fait s'est passé de telle manière ou à peu près; et là finissent toutes les gradations. Les jurisconsultes eux-mêmes n'ont rien su trouver de mieux.
La langue des mathématiciens fournirait deux modes différents : le premier , parfaitement exacte est celui qui exprime la doctrine des chances ; mais il n'est pas applicable au témoignage.
Le second est celui qui, prenant la plus haute quantité possible pour une quantité finie, la divise en parties égales ; comme un cercle qu'on partage, quelque grand qu'il soit, en trois cent soixante degrés ; ou comme une échelle qui a un point fixe d'où l'on part pour établir des degrés ascendants ou descendants.
Arrêtons-nous à ce dernier mode, comme Dons fournissant le moyen d'expression le plus simple el le plus usité.
Représentez-vous matériellement l'image d*une échelle divisée en dix degi*és : elle a un cèté positif y sur lequel on inscrit les degrés de persuasion positive (c'est-à-dire affirmant l'existence du feit en question); et un côté négatif sur lequel on inscrit les degrés de persuasion négative (c'est-à-dire niant l'existence du même fait); au bas de l'échelle est 0, par lequel on dénote l'alxtence de toute persuasiMi pour ou contre.
Telle est la simplicité de ce mode d'expression , qu'il n'est pas même l>esoin, pour l'employer, de se figurer matériellement une échelle. I^e témoin dit : Ma posuasion est de dix degrés ou de cinq degrés du côté positif, de dix degrés ou de cinq degrés da côté négatif; comme, en parlant de la température indiquée par le thermomètre, on dit : Le mercure est à dix degrés au-dessus ou au-dessous de 0.
Trois personnes se présentant comme témoins, on leur donne l'option entre trois déclarations : 1<> je crois que le fait existe ; ^ je crois que le fait n'existe pas ; S^» je n'ai aucune opinion sur l'existence ou la non-existence du fait. On leur demande quel est le degré qui exprime le mieux leur persuasion ; et chacun d'eux s'étant déclaré pour l'affirmative , indique le nombre sin, c'est-à-dire le plus faible degré possible.
Prenez maintenant à l'égard du même fait deux autres témoins (je suppose toujours des témoins dignes de foi); la persuasion de chacun d'eux est au maximum , au degré 10.
Leur persuasion peut être du même côté que celle des trois témoins , ou du côté opposé.
Supposons-la du même côté, c'est-à-dire pour l'affirmative : de 30 degrés possibles , les trois premiers témoins n'en ont fourni que trois; de dO degrés, les deux derniers ont fourni le tout.
Supposons que leur persuasion eût été dans un sens contraire : les trois témoins n'auraient fourni que trois degrés pour l'affirmative , tandis que les deux témoins en auraient fourni vingt pour la négative.
Observez maintenant la variation que l'esprit du juge doit éprouver , suivant quMI a ou qu'il n'a pas les moyens de connaître et de noter les difl^rences qui existent dans la force de persuasion des témoins.
Si ces différences sont inappréciables , le juge ne peut décider que par le nombre des témoins de part et d'autre : dans le cas supposé , sa décision sera que le fait existe.
Si ces différences sont appréciables , la force de la persuasion des témoins étant ce qui serl de guide
MODES D'EXPRIMER DIFFÉRENTS DEGRÉS DE PERSUASION
au jage(et quel meilleur guide peut-il a?oir?), sa décision sera que le fait n'existe pas.
Voilà pour ce qui concerne la position du témoin. Si vous passez à celle des juges , vous trouverez les mêmes différences. Entre trois juges, la force réunie de leurs degrés de persuasion peut être moindre que celle de deux autres juges.
Le manque d'un mode exact pour exprimer la force réelle du témoignage Ta exposée jusqu'à présent à être perpétuellement méconnue el faussement représentée.
Par la même cause , la force réelle de l'opinion des juges a été exposée à être mal calculée et mal appréciée.
Si cette échelle des degrés de persuasion était adoptée , il me semble qu'on pourrait affirmer les trois propositions suivantes :
1* Qu'elle serait employée sans confusion, sans difficulté, sans inconvénient;
2» Qu'elle ne serait pas d'abord d'un fréquent usage, mais qu'elle deviendrait plus familière à mesure que l'instruction générale ferait plus de progrès;
5* Que le besoin d'en faire usage ne se ferait pas sentir dans un grand nombre de. cas, mais seulement dans les causes d'une importance majeure.
1« L'usage de cet instrument , étant optionnel , n'entraîne aucune vexation , aucun embarras pour les témoins. Un homme ne demandera pas l'échelle, à moins qu'il ne sache comment s'en servir. S'il n'en fait aucun usage, l'effet de son témoignage sera comme s'il eût placé l'index au n« 10, au plus haut degré : s'il veut s'en servir , il place l'index au n* 9, ou à quelque degré inférieur.
S° L'usage en serait d'abord peu fréquent, parce quMl présente une apparence scientifique : mais l'exactitude croit comme l'attention ; et à mesure que l'attention des hommes se fixe de plus près sur un objet, les découvertes se multiplient , la science s'étend , et la pratique marche à pas lents sur ses traces. Suivez les progrès de l'esprit humain ; on cherche en tout à donner à d'anciennes mesures un degré additionnel de perfection. L'électromètre , le calorimètre, le photomètre, l'eudiomètre, sans parler de beaucoup d'autres , sont de& productions de nos jours. La justice demande-t-elle donc moins de précision que la chimie?
Nous aTons déjà vu que , dans le commerce ordinaire de la vie, rien n'est plus commun entre les
* CeD*eit pas la première fois qu^on a cherché à employer des nombres pour désigner des qiiaotitét psychologiques en morales.
Dans on ouvrage sur la peinture , M. de Piles se servit de ce mode pour énoncer son jugement sur les différents
hommes "que d'exprimer leur degré de persuasion sur tel ou tel feit avec la précision la plus rigoureuse.
L'amour de la justice n'est pas un principe assez fort dans le vulgaire des hommes pour produire un degré d'attention égal à celui qu'ils portent dans le calcul des paris et des assurances : mais si on ne peut pas obtenir tout ce qu'on pourrait désirer, est-ce une raison pour négliger un avantage partiel ? et peut-on nier qu'au moyen de cette échelle , on atteindrait à un degré d'exactitude supérieur à tout ce qu'on a vu jusqu'à présent * ?
Il se présente ici une objection spécieuse qu'il faut examiner, u Un témoin, dirat-on, peut abuser «c de ce moyen pour représenter sa persuasion dans u un degré plus bas , et diminuer ainsi la force (c probante de son témoignage , contre la vérité et <( toutefois sans risque. S'il l'eût placé du côté faux^ u la fausseté de sa déclaration aurait pu être découle verte dans le cours de la procédure , et il aurait <c encouru les peines de la loi. Mais en plaçant son « témoignage à\ïc6ié vraij au plus bas de l'échelle, « au point 1, lorsqu'il aurait dû être au plus haut, « il peut sans danger pour lui-même l'affiiblir des <c neuf dixièmes : réduction qui , dans le cas où il « y aurait plusieurs témoignages des deux côtés , « pourrait tourner la balance. >
Je réponds à cela que dans ce cas il est vrai que le témoin se mettra à couvert de la peine; mais il ne produira pas le mauvais effet qu'il a en vue. La force des contre-preuves, qui aurait été suffisante pour le convaincre de faux témoignage s'il eût placé sa déclaration du côté faux, sera suffisante pour le convaincre d'insincérité «n la plaçant au plus bas de l'échelle du côté vrai. Ce rabais dans le degré de sa persuasion n'aura point d'effet correspondant dans la force probante de la somme du témoignage.
Tout ce qu'on peut dire à cet égard , c'est que , dans le cas où le témoin est exposé à l'influence d'un intérêt séducteur, il n'y a point de bon effet à espérer de celte mesure plus exacte des degrés de persuasion, parce qu'il ne faut pas compter de sa part sur une adhésion scrupuleuse à la vérité.
Hais il y a des cas et en grand nombre où il n'y a point, d'intérêt séducteur , point de penchant à dissimuler , point de répugnance de la part du témoin à déclarer son véritable degré de persua-
mérites des peintres célèbres. Supposez les qualités au nombre de dou2e,el les degrés de chaque qualité au nombre de vingt, TOUS avez douie échelles avec vingt degrés chacune, rangés par colonnes, et présentant un tableau comparatif. Celte idée originale a produit beaucoup de copies.