‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 252 sur 468 · CAS D'EXCEPTION A LA PUBLICITÉ DE LA PROCÉDURE · texte numérisé non relu

CAS D'EXCEPTION A LA PUBLICITÉ DE LA PROCÉDURE

du public ne mène point à la conclusion qu'on en tire! Ce tribunal populaire, tout inepte qu*il est à juger, D*en juge pas moins. L'empêcher de juger, c'est tenter l'impossible ; mais on peut l'empêcher de bien juger, et tout ce qu'on foit pour soustraire les procédures à sa connaissance ne tend qu'à multiplier ses jugements erronés. Or les erreurs du peuple, les imputations même fausses dont il charge les juges , les idées sinistres qu'il se forme des tribunaux, la faveur qu'il montre aux accusés, la haine des lois, tous ces maux si graves sont uniquement le fait de ceux qui suppriment la publicité des preuves.

Quand le tribunal du public s'abstient déjuger, c'est lorsqu'il est tombé par un excès d'ignorance ou de découragement dans une indifférence absolue. Cette apathie est pour un État le signe dn malheur extrême. II vaut mille fois mieux que le peuple jug^e mal que s'il en venait à se désintéresser tout à fait dans les affaires publiques : chacun s'isole et se concentre , le lien national se dissout. Dès que le public dit des jugements : « Que m'im- « porte ?» il n'y a plus que des maîtres et des esclaves. On a combattu encore la publicité des tribunaux au nom du respect des mœurs, et en alléguant le danger d'admettre indistinctement une foule d'auditeurs à des causes qui entraînent presque nécessairement des révélations indécentes, propres à corrompre l'innocence ou à nourrir une curiosité dépravée. On a prétendu même qu'en général ce tableau de vices , de filouteries , de crimes , ne pouvait qu'être funeste dans sa publicité, et encourager ceux qui ont de mauvaises dispositions , en leur faisant voir trop combien il y a de moyens d'échapper à la justice.

Cette objection est juste à certains égards , et mal fondée à d'autres.

Il y a des causes impures auxquelles il serait dangereux d'admettre soit les femmes, soit les jeunes gens, soit même le public en général. Il en sera parlé dans le chapitre suivant. Toutefois il faut observer qu'on a très peu à apprendre à des auditeurs , au moins d'un certain âge , sur les détails de ces vices , et que les formes judiciaires ne les présentent pas sous un point de vue qui excite l'imagination, ni qui tende à la corrompre, lis ne sont vus qu'entourés de tous les accessoires d'ignominie que leur donne la publicité : et je suis convaincu que le plus vicieux des spectateurs ne sortirait du tribunal qu'avec l'effroi de s'y voir livré à une enquête si déshonorante.

Quant aux délits d'une autre nature, il n'y a rien à appréhender de la publicité de la procédure sous le rapport moral. Tout au contraire : dès que le temple de la justice est ouvert à tout le monde.

il devient une école nationale où les leçons les plut importantes sont enseignées avec un degré de force et d'autorité qu'elles n'ont point ailleurs. Ici la morale est toute fondée sur la loi. Le progrès du Tice au crime et du crime à la peine y est rendu sensible par des exemples frappants. Vouloir Instruire le peuple par des sermons, c'est présumer beaucoup trop du talent des prédicateurs, ou de la capacité des auditeurs; mais dans une scène juridique, l'instruction est aussi facile qu'intéressante : ce qu'on apprend ainsi ne s'oublie point. Le précepte de la loi reste gravé dans Fesprit, à l'aide de l'événement auquel il s'associe. Les fictions mêmes du théâtre ^ entourées de tout ce qui peut soutenir l'illusion , sont faibles et fugitives comme des ombres , en comparaison de ces drames réels où l'on voit dans leur triste vérité les effets du crime , l'humiliation des coupables , l'angoisse de ses remords et la catastrophe de son jugement {d).

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