RÉFUTATION D'UN PRINCIPE INSTINCTIF DE CRÉANCE
que nous ne connaissons pas toutes les lois de la nature ou toutes les exceptions dont elles sonU susceptibles.
Un partisan de la magie, sans être un raisonneur subtil , aurait bien des choses à dire pour afPaiblir notre confiance dans la preuve que nous tirons de l'impossible , c'est-à-dire de l'inconformité des faits magiques avec les faits qui constituent le cours ordinaire de la nature. Mais il y a un point fatal sur lequel tous ses arguments iraient échouer. Ce point fatal, c'est la faiblesse comparative de la preuve directe ou du témoignage spécial par lequel il veut établir leur existence. Il sera fort en argumentant de notre ignorance sur les moyens de la nature, mais il sera réduit à la dernière faiblesse, lorsqu'en venant à tel ou tel cas particulier, il voudra prouver l'existence d'un de ces faits que lui-même regarde comme des exceptions au cours ordinaire des événements physiques : c'est là , c'est dans les relations de ces faits prétendus qu'oii trouve dans les témoins tous les caractères de l'erreur, de l'extravagance et du mensonge. Ceci demande des développements , que nous donnerons ailleurs quand nous examinerons les causes qui déterminent à croire le merveilleux. Il nous suffit à présent d'avoir indiqué la véritable réplique à l'argument qu'on peut tirer de notre ignorance des lois naturelles , en faveur des faits qui sont en opposition avec le cours ordinaire de la nature.
EXAMEN DE l'oPINION DE CERTAINS PmLOSOPHES , QUE l'iMPROBÂBUITÉ d'un fait n'est pas UNE RAISON SUFnSANTE DE LE REJETER CONTRE DES TÉMOIGNAGES AFFIRMATIFS.
Nous venons de voir que l'improbabilité d'un fait est une sorte de contre-témoignage général qui dispose à le faire rejeter, quel que soit le nombre des témoins en sa faveur.
Du oui ou du non sur ce fait , quel est le plus probable? Qu'^l soit vMii , quoiqu'il paraisse Impossible ; ou que les témoins qui en déposent soient trompeurs ou trompés? Voilà la question.
Écoutez quelques philosophes, subtils raisonneurs. — Il y a des cas , vous disent-ils , où Timprobabilité du fait , même au plus haut degré , ne doit pas être considérée comme détruisant la force probante du témoignage direct qui affirme son existence. Pourquoi? Parce que l'improbabilité
supposée n*a d'autre base que l'expërlence humaine ; mais la force probante du témoignage direct repose sur un fondement antérieur, plus scrfide que Texpérience; savoir, un sentfment inné, on penchant inné dans le cœur humain à croire ce qui est affirmé par ce témoignage. Ce penchant à croire, disent-ils , se manifeste dès la plu^ tendre enfance, dans une période qui précède toute expérience, toute connaissance de la conformité entre les faits rapportés et le témoignage de ceux qui les rapportent. ♦
Les idées innées étaient , avant Locke, le moyen de prouver tout ce qu'on voulait , et tout ce qu*on ne pouvait prouver autrement.
Aux idées innées , la doctrine en question suIh stilue les penchants innés : je dis suàsUtue, si toutefois ce n'est pas la même chose.
Mais, le penchant admis, quel usage en ferat-on? On le destine à prouver que des faits ioiprobables, au plus haut degré d'improbabilité, peuvent être admis comme vrais, dès qu'ils sqnt donnés comme tels par des témoins d'ailleurs très-respectables.
D'après cet argument , les coviceptions les ph» fausses , les notions les plus extravagantes peuvent être admises comme vraies ; car il n'y en a pas une qui ne soit le résultat de ce penchant à croire, ce penchant qu'on suppose antérieur à l'expérience, comme si rien de ce qui suit le moment de la naissance pouvait être antérieur à Texpérience»
Deux propositions dmrentes sont renfermées dans cet argument : 1"» que la disposition à croire le témoignage a une autre cause que l'expérîenoe ; ^ que, si elle a une autre cause , il en résulte une raison suffisante de croire , même contradictoirement à l'expérience. •
Ces deux propositions sont également absurdes. Je renvoie pour la première à ce qui a été dit dans le premier livre, chap. th. Pour la seconde, 3 suffit d'observer qu'en admettant une dispositioo innée à croire, il n'est rien de plus raisonnable qne d'en conclure qu'il n'y a rien à faire qu'à s*y livrer. Toutes les croyances de la terre auraient dans ce système un appui naturel et une base également légitime.
Mais si le penchant à croire est une raison suffisante de croire , dans le cas où ce penchant n'existe pas ou qu'il a cessé d^exister , quel argument fournit-il contre l'incrédule? Pouvez-vous justement exiger de moi de croire une chose qui me parait improbable , parce que d'autres ont un penchant â la croire? La foi d'un enfant sera-t-elle la mesure de la foi des hommes? Faudra-t-il croire â cinquante ans ce qu'on croyait à dix ?
Si, d'après un penchant inné, il est bon de croire.