DE LA DÉPORTATION A BOTANYBAY
Uo grand nombre d'entre eux , profitant des communications toujours ouvertes , ne tardaient guère à rapporter dans la métropole leur fatale industrie , aiguisée par l'expérience. La distance de Botany- Bay , colonie aux antipodes de l'Angleterre , et la rareté du commerce , surtout du commerce a?ec les autres stations, diminuent le danger des retours illégaux. Cette circonstance , comme la précédente, rendant la peine plus certaine , la rend aussi plus efficace.
Considérée dans son état actuel , la déportation est une peine complexe ; elle est composée , V* du bannissement , et S<> de la servitude laborieuse : — le bannissement , peine éminemment défectueuse , surtout par son extrême inégalité; la servitude laborieuse , peine éminemment salutaire , mais qui , étant combinée avec le bannissement , perd tous ses bons effets , et en produit une foule de mauvais.
Pour établir cette assertion par des raisonnements déduits des foits , je vais reprendre les différents buts que le législateur doit se proposer dans rinstilution pénale , et je ferai voir que la déportation , celle de Botany-Bay en particulier , n'en remplit aucun d'une manière satisfaisante.
L Quel est le premier but des peines, le but principal ? L'^;r^^/>/e. La déportation n'a rien d'exemplaire : voilà son vice radical. Elle ne montre pas le châtiment , elle le cache , elle le soustrait à la vue de ceux auxquels il devrait servir de leçon. Une scène pénale, qui se passe dans un monde si éloigné, si étranger, avec lequel nous avons si peu de rapports, ne peut faire sur les esprits qu'une impression faible et fugitive, u Le peuple , n dit UD auteur qui avait bien étudié les effets de l'imagination, « le peuple ne met aucune dif- «( férence entre ce qui est à mille ans de lui, et « ce qui en est à mille lieues ^. » Je l'ai déjà dit, mais il est bon de le répéter : ce n'est pas la souffrance du criminel qui est utile au public comme exemple ; c'est la partie manifeste de ses souffrances, celle qui frappe les yeux, celle qui laisse une empreinte assez forte pour combattre la tentation d'un crime. Dans la déportation, les souffrances réelles sont excessives : — cette détention qui la précède dans les prisons ou dans les galères de la Tamise , cette navigation de cinq ou six mois tout au moins, supplice continuel par l'entasSement des prisonniers et par la contrainte nécessaire où il fout les tenir, — le danger des tempêtes, — celui des maladies contagieuses porté au plus haut degré, souvent réalisé de la manière la plus funeste : voilà
1 Racine, Préface de Bajazet,
> U y a quelques aonéei que deui jeunes gens, Vun dei4 ans, l'autre de 16, étaient condamné!, pour vol, à être déportés. A cette sentence Imprévue, le plus jeune se
le simple prélude d'une captivité de plusieurs années , dans un continent aride et sauvage , où les subsistances ont été longtemps précaires , et où le retard d'un vaisseau a fait souvent éprouver à toute la colonie les horreurs de la famine. Ce n'est là qu'une faible esquisse des malheurs de cet exil. On ne saurait imaginer de situation plus déplorable ; et il faut ajouter que le terme assigné par la loi à sa durée est prolongé , soit arbitrairement , soit par des circonstances locales. Cependant , cette prodigalité de maux, comparée à son effet pour l'exemple, est presque en pure perte. I^ fleuve de l'oubli coule entre ce monde et le nôtre. Il n'y a pas la centième, pas la millième partie de ces peines qui fasse impression sur les habitants de la mère patrie, sur cette classe du peuple qui ne lit point, qui réfléchit peu , et dont l'imagination n'est émue que par la présence des objets. Je dis plus : la déportation renferme des circonstances décevantes, des illusions qui supplantent les idées tristes , et les remplacent fréquemment par des espérances flatteuses. Certes , il faudrait bien peu connaître les hommes , bien peu connaître la jeunesse , et surtout la jeunesse anglaise , pour ne pas sentir qu'un voyage lointain , un nouveau pays , des compagnons nombreux, un établissement, et des aventures , auront un charme suffisant pour détourner l'esprit du tableau sinistre, et le fixer de préférence sur des images licencieuses et des perspectives séduisantes ^.
11. Second but des peines : correc/ib», réformation des individus. Consultons les faits, remontons aux causes , nous verrons que l'établissement de Botany-Bay a été très-infructueux et le sera toujours sous ce rapport.
Dans la déportation aux colonies américaines , il y avait deux circonstances favorables à la réformation des convicts : — leur admission dans les familles du pays , leur séparation les uns des autres.
Dès qu'un convict était entré au service d'un fermier, tous les membres de la famille devenaient des inspecteurs intéressés de la conduite du nouveau venu. Occupé de son travail , sous les yeux d'un matlre , il n'avait plus ni les mêmes tentations , ni les mêmes moyens de se livrer à ses inclinations vicieuses. La dépendance de son sort lui donnait un intérêt sensible à regagner l'estime de ceux qui avaient tant de pouvoir sur lui; et, s'il lui restait le germe de quelque sentiment honnête , il ne pouvait que se développer par l'influence des bons exemples domestiipies.
Ces circonstances propices n'existent pas à Botany-
mit à pleurer. « Imbécile I » lui ait son compagnon d*un air de trionpbe, « comment pleure-t-on d^avofr un grand (( voyage à faire? » Je tiens ce fait d*un témoin qui en fut vivement frappé.