‹ Œuvres de La Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 6 sur 668 · I. Tome I, p · texte numérisé non relu

I. Tome I, p

PRÉFACE

les plus originales, les plus frappantes, celles qui pouvaient le plus rinviter aies faire valoir, il se contente pour elles d*ordinaire de la forme la plus simple : à peine se permet-il ça et là un tour figuré. Cest en quoi il diffère de la Bruyère, un érudit en fait de langue, mais qui, parce qu*ii est érudit, est trop curieux des mots pour eux-mêmes, et chez lequel ceux-ci semblent usurper quelquefois sur Tidée.

Ce n^est pas que, comme la Bruyère, la Rochefoucauld ne 8*applique, avec une patience infatigable, à retoucher et à remanier, comme nous le voyons par les variantes, le style de ses Maximes^ dont la première édition donnée par lui est de i665, la cinquième, et dernière qui ait paru de son vivant, de 1678. Il a consacré treize ans de sa vie à perfectionner son mince volume, sans parler du temps qui en a précédé la publication, et où il Favait également lu et relu, communiqué à ses amis, soumis à leurs critiques, à leurs corrections. Mais & travers ces minuties de Tartiste, quoiqu*il se soit fait, lui aussi, à sa façon, un ciseleur de phrases, comme on sent pea le travail et Teffort, comme la pensée demeure nette, firancfae, transparente, comme on voit qu*elle est directement traduite ! G>mme il sait bien lui trouver, et, malgré les retouches, lui conserver le vêtement qu'il lui faut, ni trop riche, ni trop pauvre, ni trop serré, ni trop ample! A le lire, on reconnaît récrivain de race, je veux dire de naissance, de génie, dont Toriginalité est toute spontanée, et à qui son premier jet et plus tard ses reprises et remaniements viennent d*instinct.

Un autre trait caractéristique, et souvent signalé, de notre auteur, c^est que, toujours, quoiqu'il n'affecte jamais la frivolité, la négligence, et malgré la justesse si parfaite de son style, qu'on dirait étudiée, mais que nous croyons plutôt trouvée, soit d'emblée, soit après coup, il se distingue par un certain air de qualité et d'homme de cour. Et cet air, il ne le doit pas seulement à son persiflage élégant, à ce sourire de scepticisme et de dédain qui semble toujours voltiger sur ses lèvres : d'autres moralistes, qui n'étaient pas grands seigneurs, ont eu ce même persiflage, tout aussi élégant, ce même sourire, tout aussi fin, tout aussi dédaigneux; non : il ne le doit pas moins à cette langue aisée et coulant de source, sans nul mélange de faux goût, à cette langue exquise, qui vient s'adapter comme d'elle-même à l'idée, quels que soient la hardiesse ou les raffinements de celle-ci, et qui conserve ton-

Ti LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

joart une apparence naturelle, L^auteur pourtant, en maiat endroit, a, peut-être dix fois, taille sea mots et poli ses phrases : il y a, en effet, telles maximes oii il ne reste presque plus un mot de la rédaction primitive. Mais ce n'est nulle part travail pénible, lentement calculé, de grammairien, ni fruit de réminiscences, préoccupation d'imiter : Tidée, le tour, les mots sont d'une venue, dans un accord aussi facile qu'intime. Et c'est justement ce naturel, cette absence d'imitation, cette saveur et cette délicatesse toutes françaises, dues plus au sol et à la nature même de l'arbre qu'à une greffe habile , qui.ont fait des Maximes un exemple et un modèle salutaire* ment contagieux pour notre prose, qu'elles nous montrent arrivée à sa maturité, à sa perfection, et devenue Tinstrument le plus souple de la pensée et le plus propre à lui donner, sans artifice ni recherche, constante élégance et distinction.

Voyons maintenant, en entrant dans le détail, l'état dernier où est parvenue la langue de notre auteur, ce qu'elle est dans son dernier ouvrage, rapprochée de celle d'à présent; et, pour cela, prenons la cinquième édition des Maximes^ celle qui précéda sa mort de moins de deux ans^ Nous examinerons ensuite les Mémoires et les autres œuvres; puis nous verrons, en comparant les dates relatives des écrits, les rédacy tions successives, les variantes d'une édition à l'autre, quelles modifications sa langue paraît avoir éprouvées du commence* ment i la fin de son activité littéraire.

Cest une intéressante étude de chercher ce que l'instru* ment de la pensée est devenu, sans effort, sous sa plume, qui Ta épuré sans cesse et perfectionné, en ne faisant, ce semble, que laisser l'idiome glisser sur sa vraie pente (n'est-ce pas là encore comme de l'instinct ?) et tendre de plus en plus à ses propres et naturelles qualités. Disons-le tout d'abord avant de le prouver : il n'y a pas, croyons^nous, d'écrivain des mêmes années, c'est-à-dire du commencement de la seconde moitié du dix-septième siècle, chez qui soit aussi rare ce qu'on appelle les archaïsmes : les mots, les locutions qui, de ce temps au nôtre, ont vieilli. Modifions certains idiotismes de l'époque, dont nous parlerons plus bas *, qui reviennent fréquemment,

I. Il mourut dans la nuit du 1 6 au 17 mars 1680. L*acheT^ d*imprlmer de Ht cinquième et dernière impression est du 96 juillet 1678. s* Voyeas oi-après, p. x et xi.

PREFACE. TU

mais se bornent & très»pea d^espèces» et nous ne rencontrerons^ dans lacîoquième édition des Maximes^ presque rien que n'ait conserve jnsqa*à nos jours le bon usage, tel que le constate la plus récente édition du Dictionnaire de V Académie : ajouter ce terme de comparaison est nécessaire pour faire bien comprendre ma pensée ; car, à voir comment le français, en dehors de ceux, rare élite, qui le savent et le respectent et font autorité, s'écrit et se parle aujourd'hui, évidemment les mots usage, ban usage n'ont pas pour tout le monde le mcme sens.

Avant de noter, dans le demi-millier de sentences (5o4) reoonnu et publié par l'auteur, ce qui peut attirer l'attention comme ayant vieilli ou vieillissant, nous ferons encore deux remarques : la première, qu'il ne faut pas conclure de ce que noua venons de dire que, de sa langue à la nôtre, il n'y ait point de différence, mais seulement qu'à ne pas sortir des limites du vocabulaire dont, pour son sujet, avait à user le moraliste, les derniers relevés faits par l'Académie dans son Dictionnaire^ en 1878, diffèrent par le plus assez sensiblement, presque pas par le moins; la seconde, que, dans ce qu'elle marque des épithètes de < vieux » ou de « vieillissant », il se trouve quantité d'expressions et de tournures que les amis et les bons juges de la langue reprochent à l'usage d'avoir laissés ou faits vieillir.

Passons au détail. Quelques noms étaient alors de genre encore douteux; nous n'en trouvons aucun dans les Maximes qui se distingue par le genre de l'usage d'à présent. Pour le nombre, je ne vois guère que le mot travers qui puisse parattrs à quelques lecteurs un peu insolite au singulier pour dire « défaut de bon sens » : « Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que beaucoup d'esprit avec àa traders » (tome I, p. a 10).

Comme nom de forme vieillie, mais que l'Académie s'est avec raison gardée de rejeter, je ne trouve que le mot accotftumance (p. 77), pour « habitude », auquel on peut joindre, bien qu'il n'y ait là qu'une orthographe nous marquant la prononciation ancienne, que ce nom n'a pas conservée dans cette signification, cet exemple de créance (p. 107) : « Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance (croyance) que c'est nous qui les quittons ».

De substantifs pouvant nous arrêter un peu par le sens les exemples sont rares aussi :

vfii LEXIQUE DE LA ROCHEFOUCAULD.

Égarement (p. 87), pour « distraction » : « L'on voit, dans leurs yeux et dans leur esprit, un égarement pour ce qu'on leur dit » ; il ne s'applique plus guère, au propre, qu'à la méprise de celui qui s'égare de son chemin.

Déplaisir (p. 124)* pour « deuil, douleur », avec une force de sens que le mot n'a point gardée.

Contrariétés (p. ao3 et ao4), pour « contradictions » : « L'imagination ne sauroit inventer tant de diverses contrariétés qu'il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne » .

Constance (p. ao5), pour « habitude constante » : « L'esprit s'attache par paresse et par constance à ce qui lui est facile ou agréable ».

Ménagement (p. 116) : « Il y a (à la guerre).... un.... mina-gement général », c'est-à-dire que tout le monde se ménage.

Droiture^ sans rien qui le détermine (p. aïo), pour « bon sens » : voyez l'exemple cité plus haut (p. vu), à l'occasion de « travers » .

Economie^ de même, sans déterminatif, « bon usage, bon emploi » : c Ce n'est pas assez d'avoir de bonnes qualités; il en faut avoir V économie » (p. gS).

Montre^ qui n'est plus guère usité en ce sens qu'avec a faire », et sans article, dans le sens d' « ostentation » : « la montre d'une inconsolable aflSicdon » (p. ia4).

Galanterie^ pour « liaison galante » : « On ne compte d'ordinaire la première galanterie des femmes que lorsqu'elles eo ont une seconde » (p. 209). G>mparez, dans le même sens, p. 6a ; dans un sens différent, p. x46 et i8a; et voyez ciaprès (p. xxvi) les verbes dont l'auteur a successivement accompagné ce nom.

A remarquer aussi est l'étendue du sens que le même mot prend, au figuré, dans l'exemple suivant, oii, comme le montre une variante, il ne s'agit pas seulement de choses dites aux femmes : « La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une manière agréable » (p. 74).

A cette liste de substantifs pourraient se joindre les suivants, à la rigueur, et uniquement comme devenus je ne dis pas moins français, mais de moins fréquent usage, tels qu'ils sont employés dans les Maximes^ et pouvant eux aussi, par suite, étonner un peu certains lecteurs de médiocre culture :

Eléimtion (p. 87 et p. i8a), pour « haute fortune i»\ fureur (p. 4^)» pour a passion violente, furieuse » : « L'envie est une

PRÉFACE. iz

fureur qui ne pent sooflnr le bien des autres > (voyez aussi p. 43) ; étoiles^ au figuré (p. 55) : « Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses » (comparez le singulier, p. 97) ; accidents (p. 55), pour « événements », avec le double qualificatif « heureux » et « malheureux » ; commerces (p. 63), « relations, intrigues », dans cette phrase : « L*amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu*on lui attribue » ; conduites (p. 96), « manières d*agir » : « Il y a une infinité de conduites qui paroissent ridicules » ; vaudeville (p. i i4)f dans son acception primitive de simple m chanson »; relâche^ demeuré fort ordinaire avec Tarticle partitif, qui le précède à la page 195, mais moins avec Tindéfini : « Ce que nous prenons pour notre guérison n*est| le plus souvent, qu'un relâche • (p. 108); penchant (p. 119)9 poor « déclin » : « le premier penchant de Fage » ; préoccupation (p. 14^)9 « prévention contre quelqu'un » : « ....des hommes qui nous sont tous contraires ou par leur jalousie, oa par leur préoccupation » ; tiédeur^ opposé à « passions » (p. 164) : « Les passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées au salut que la tiédeur des vieilles gens ».

Il n y a pas lieu de citer longueur (p. 4o)» pour « longue darée » : « la longueur de leurs infortunes ».

Parmi les adjectifs, je n'en ai remarqué que trois, et encore qu^à peine; deux sont des participes pris adjectivement :

Honteux (p. ao8), avec l'acception, plus rare aujourd'hui dans le style soutenu, de « timide, réservé».

Assuré^ être assuré à (p. 116), « n'avoir pas peur de » : « D'autres soni (usures aux coups de mousquet ».

Dégoûtant (p. 9}), au moral, dans le sens de « répugnant au goût », comme y répugnent les aliments fades, sens qu'ex* pliqne bien la variante de la note 4 de la page indiquée.

Ménager dcj pour « économe de », n'est point, je crois, a relever ; bien que l'Académie ne donne pas d'exemple du mot avec de y l'adjonction d'un complément n'a rien qui nous choque aujourd'hui. Je ne m'arrête pas non plus à la qualification, qui surprend un peu, de « solide subtilité » (p. 84) ; c'est à remarquer pour la pensée et pour le style, plutôt que pour la langue*

Les citations à faire des verbes, ou pour leur signification, ou pour la manière de les construire, sont également bien loin d'abonder :

% LEXIQUE DE Lk AOCHEFOUGAULD.

Com^enir^ absolument (p. 1 16), pour « se ressembler, s'aceorder en quelque chose, s y rencontrer » : « Tous ces cou* rages, de différentes espèceSi cofwiennent en ce que (se rencontrent en ce point que), la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, elle donne la liberté de se ménager »•

Détromper de quelqu'un (p. i8o), pour « désabuser de » quelqu'un s « On est quelquefois moins malheureux d'être trompé de ce qu'on aime, que d'en être détrompé » .

Opiniâtrer^ activement (p. 124) : « Elles ne laissent pas diopiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs », au sens, comme l'on voit, de « faire durer avec une persévérance opiniâtre », sens que, à tort croyons-nous, n'a point gardé ce verbe, qui n^est plus fréquent qu'avec i«, et à qui l'usage n*a du reste conservé, à l'actif non réfléchi, que les deux acceptions, vieillies elles-mêmes, de : « contredire, contrarier quelqu'un, de manière à le rendre opiniâtre », ou « soutenir une chose avec obstination ».

Nous pourrions nous dispenser de mentionner, tant les nuances sont légères, et ces emplois, qui frappent à peine, des verbes souffrir (p. 89 et ai i) : « souffrir la mort », au sens de « la supporter, mourir»; soutenir (p. 4i) s « Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise »; et cet exemple de s'abandonner à avec l'infinitif (p. 84) s «Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire l'amour... »•

L'excellente périphrase verbale prendre le hasard de (p. i54) n'étonne un peu que pour être suivie de l'infinitif, au sens de « se risquer à » : « Ce n'est d^ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons le hasard de ne pas croire aux apparences » . L'Académie donne encore ce tour avec un substantif ou un pronom : « Il en arrivera ce qui pourra : )^ en prends le hasard »•

Malgré ce très-petit nombre, cette rareté de différences du présent au passé que nous offre le vocabulaire des Maximes^ et qui encore sont la plupart peu marquées, cet écrit toutefois porte bien, pour la langue, la trace de son temps. En quoi consiste-t-elle ? En quelques faits de syntaxe, revenant fréquemment, comme nous l'avons dit plus haut (p. vi et vu), mais toujours les mêmes, ou du moins de la même espèce, tels particulièrement que certains compléments de prépositions,

PRJÎFàCE.

qa*o& trouvera aa Lexique^ surtout aux articles 1, bb, via, Foum ; la construction des monosyllabes, soit pronominaux» soit négatifs ' ; Tomission de se devant Tinfinitif des verbes réfléchis après faire ou laisser^. On y peut joindre de rares emplois vieillis du neutre // ' ; du pléonasme de tour, dont nous avons cité tout à Theure cet exemple ^ : « Ce n*est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons le hasard de ne pas croire aux apparences >.

Le contrôle de ce que nous disons là au sujet de la syntaxe est facile : qu'on parcoure V Introduction grammaticale^ on verra que les exemples d'archaïsmes tirés des pages 3i à ai5 du tome I, qui contiennent le texte définitif des Maximes % sont assez rares, et que, aux endroits où ils le sont moins, ils marquent le retour de faits identiques.

Après le dépouillement qui précède, et que nous avons taché de faire exact et complet, nous pouvons, je crois, répéter hardiment ce que nous avons dit d'abord, que, pour le vocabulaire et la syntaxe, pour la langue en un mot (nous ne parlons que d'elle, point du style ni de la pensée), l'opuscule, n justement renommé, des Maximes est certes bien de son époque, du plus pur et meilleur usage d'alors, mais qu*en même temps tout, depuis, pendant plus de deux siècles, tout on bien peu s*en faut, s'en est conservé jusqu'à nous, C*est, je ne dis pas un éloge, mais une remarque curieuse qui ne peut pas, m'est avis, s'étendre à beaucoup des écrits de la même date ou même de date postérieurement voisine.

Pour les maximes dites posthumes et les maximes suppri'» mie»^ les unes sont de simples variantes ou des pierres d'attente : elles ne sont point devenues définitiues ; les autres ont été éliminées successivement par la Rochefoucauld des diverses éditions de son œuvre. Nous n'avons donc pas à les examiner ici en détail comme celles que l'auteur a vraiment reconnues siennes. Elles ont été dépouillées avec soin pour le Lexique; une curiosité tant soit peu patiente les distinguera aisément par les chiffres des renvois : I, a23-a35 pour les premières; I, 243-267 pour les secondes. Ce serait du reste une erreur

j. Vo^ez à Yiniroduciiom grammaiieale, XV, p. cm et cm. 9. Voyez Ibidem^ XII, p. xc et xci. — 3. Ibidem^ Y, p. lti.

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