I. Lettre du so janvier 167s, tome II, p. 47s
s* BoileaU) P Art poétique^ chant I| rers i33«
SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxzxiii
el dUmiia Texemple de la sobriété et de la précision. La première œuvre de Mme de la Fayette avait été, on le sait, la Princesse de Manipensier^ petite nouvelle qui, publiée en 1660, sous le nom de Segrais, avait eu un très-grand succès. En 1670 parut Zayde^ qui, bien que tenant encore par les déTdoppements romanesques à Técole rafiBnée des d'Urfé et des Scudéry, avait néanmoins le mente de mieux rentrer dans la vraisemblance et de substituer le langage naturel au style ampoulé. La Rochefoucauld est manifestement intervenu par sa critique^ ses conseils, de détail au moins, dans la rédaction de ce livre ^. Mais c'est principalement dans la Princesse de CièveSj terminée en 167a, et publiée en 1678, que la collaboration du duc se révèle'. Ce roman n'est déjà plus romanesque à la manière dont on l'entendait alors ; la passion vraie y a (MÛ la place de l'amour précieux, et a mis en déroute cette légion de mourarus par métaphore^ dont se moquait Boileau*. Cette fois le cadre et le style de l'ouvrage ont la forme historique; l'analyse délicate et fine des mouvements du cœur, le ton vrai du récit et toute l'allure des personnages feraient croire parfois qu'il s'agit d'une histoire réelle. Qui ne recon* oattrait l'inspiration et comme le coup de ]dume de la Rochefoucauld, d'abord, pour une bonne part, dans cet exposé éloquent des intrigues de cour, puis dans ces pensées et maximes qoi toujours interviennent à propos, et, par-dessus tout, dans
I. On en troure la preuve dans un feuillet de son écriturei portant nne retouche d*un passage du roman de Zajrde^ que nous avons reproduite au tome ÎII, p. 10, à la fin de la Notice sur les Lettre.
a. « M. de la Rochefoucauld et Mme de la Fayette ont fait un roman des galanteries de la cour de Henri second, qu'on dit être admirablement écrit. Us ne sont pas en âge de faire autre chose ensemble. » {Lettre de Mlle de Seudéry à Buuy^àxx. 8 décembre 1677, tome III, p. 43o, de Tédition de M. Lalanne.) — a Cet hiver, un de mes amis m'écrivit que M. de la Rochefoucauld et Mme de la Fayette nous alioient donner quelque chose de fort joli ; et je vois bien que c^est la Princesse de Clèves dont il vouloit parler. » (Lettre de Bmsy à Mme de Sépigné, du as mars 1678, tome Y des Lettres de celle-ci, p. 4^g>)
. Satire , vers s64«
LXXziT NOTICE BIOGRAPHIQUE
cette langue exquise, pleine de justesse et de mesure? Assurément il y a là bien des traces de son expërience personneUe, et, dans tout ce travail en commun, un véritable unisson d'âmes et d'intelligences. « Il est toudiant de penser, dit le plus pénétrant des criticpies *, dans quelle situation particulière naquirent ces êtres si charmants, si purs, ces personnages nobles et sans tache, ces sentiments si frais, si accomplis, si tendres ; conmie Mme de la Fayette mit là tout ce que son âme aimante et poétique tenait en réserve de premiers rêves toujours chéris, et comme M. de la Rochefoucauld se plut sans doute à retrouver dans M. de Nemours cette fleur brillante de chevalerie dont il avait trop mésusé, et, en quelque sorte, un miroir embelli où recommençait sa jeunesse. Ainsi ces deux amis vieillis remontaient par l'imagination à cette première beauté de l'âge où ils ne s'étaient pas connus et où ils n'avaient pu s'aimer. »
Malgré tout, la fin de leur vie devait être triste : la Rochefoucauld souffrait cruellement de la goutte, dont il avait ressenti la première atteinte, à trente-neuf ans, dans son fameux voyage d'Agen à Paris*, et, à partir de 1671, Mme de la Fayette, elle aussi, ne cessa d'être malade. Dès le mois d'octobre 1669, Gourville, portant à Verteuil la nouvelle de la mort de Mme la princesse de Marcillac, trouva, nous dit-il', « que M. de la Rochefoucauld ne marchoit plus; les eaux de Barèges l'avoient mis en cet état. » Mais ce sont surtout les lettres de Mme de Sévigné qui nous permettent de suivre les phases et progrès du mal chez le duc. En mars 1671, elle nous le montre « criant les hauts cris.... au point que toute sa constance étoit vaincue, sans qu'il en restât un seul brin, » et souhaitant « la mort comme le coup de grâce*. » Quinze jours après, la Rochefoucauld est dans son hôtel, « n'ayant plus d'espérance de marcher. Son château en Espagne, c'est de se
I. Sainte-Beuve, Portraits de femmes^ ëdidon de 184$, p. 3147 et 14^1 article sur Mme de la Fajette, 1. Voyez les Mémoires^ p. 358, note i. 3. Mémoires de Gourville^ p. 408.
4* Lettre du a3 mars 1671, tome II, p. laS.
SUR LA ROCHBFOUGAULD. lxxxt
faire porter dans les maisons, ou dans son carrosse pour prendre Pair ^. » Une semaine plus tard, Mme de Sëvignë constate un mieux sensible ; elle ëcrit à sa fille chez Mme de la Fayette, chez qui elle fait, comme elle dit, son paquet : a M. de la Rochefoucauld que yoUà tous embrasse sans autre forme de procès, et tous prie de croire qu'il est plus loin de vous oublier, qu'il n'est prêt à danser la bourrëe : il a un petit agrânent de goutte à la main, qui l'empêche de vous écrire dans cette lettre*. »
Les jours où la Rochefoucauld ëtait paralyse par la souffrance, ses amis se réunissaient chez lui, ou chez Mme de la Fayette, quand U se pouvait faire transporter chez celle-ci. Mme de Marans surtout, qui appelait le duc son fils, et qu'on nommait, elle, « sa folle de mère *, » et Mme de Stfvignë s'y installaient, en quelque sorte, à demeure ; la dernière y faisait même, nous venons de le voir, sa correspondance, ses paquets*. Au printemps de l'année 1672, après un hiver brillant à l'hôtel de Liancourt, l'horizon s'assombrit de nouveau pour la Rochefoucauld. Mme de la Fayette, de plus en plus aiffaiblie par le mal et dévorée par la fièvre, se retire à Fleurysous-Meudon, pour « se reposer, se purger, se rafraîchir*. » Loiy reste seul dans sa chaise de goutteux ; « il est dans une tristesse incroyable, et l'on comprend bien aisément ce qu'il a *. » Quelques jours après s'ouvre la fameuse campagne du Rhin, chantée par Boileau ; la Rochefoucauld, accablé de chagrin, voit tous ses enfants partir pour l'armée'. Au commencement du mois suivant (4 mai), il perd sa mère, Gabrielle du Plessis-Liancourt. Mme de Sévigné s'exprime sur le chagrin du duc de manière à en faire voir toute la profondeur :