LIVRE DIXIÈME
qu'elle m*en remerciait. J'ôtai ma capote de marin. Je la jetai sur ses pieds nus. Je les enveloppai dan^ les plis de la laine.
Elle me laissait faire en me suivant seulement des yeux avec une expression d'heureux délire, mais sans pouvoir encore s'aider elle-môme d'aucun mouvement, comme un enfant qui se laisse emmaillotter et retourner dans son berceau. Je jetai ensuite deux ou trois fagots de bruyère dans le foyer de la première chambre pour réchauffer un peu Pair. Je les allumai à la flamme de la lampe, et je revins m'asseoir à terre à côté du lit de feuilles.
a Que je me sens bien ! » me dit-elle en parlant tout bas, d'un ton doux, égal et monotone, comme si sa poitrine eût perdu à la fois toute vibration et tout accent et n'eût plus conservé qu'une seule note dans la voix, u J'ai voulu en vain me le cacher à moi-même, j'ai voulu en vain te le cacher toujours, à toi. Je peux mourir, mais je ne peux pas aimer un autre que toi. Ils ont voulu me donner un fiancé, r/est toi qui es le fiancé de mon âme ! Je ne me donnerai pas à un autre sur la terre, car je me suis donnée en secret à toi î Toi sur la terre, ou Dieu dans le ciel ! c'est le vœu que j'ai fait le premier jour où j'ai compris que mon cœur était malade de toi. Je sais bien que je ne suis qu'une pauvre tille indigne de toucher seulement tes pieds par sa pensée. Aussi je ne t'ai jamais demandé de m'aimer. Je ne te demanderai jamais si tu m'aimes. Mais moi, je t'aime, je faime, je t'aime! » Et elle semblait concentrer toute son âme dans ces trois mots. « Et maintenant, méprise-moi, raille-moi, foule-moi aux pieds! Itfoque-toi de moi, si tu veux, comme d'une folle qui rêve qu'elle est reine dans ses baillons. Livre-moi à la risée de tout le monde ! Oui, je leur dirai moi-même : « Oui, je l'aime ! et si vous aviez été à ma « place, vous auriez fait comme moi, vous seriez mortes ou « vous l'auriez aimé ! »
tu CONFIDENCES.
Je tenais les yeux baissés, n'osant les relever sur elle, de peur que mon regard ne lui en dit trop ou trop peu pour tant de délire. Cependant je relevai, à ces mots, mon front collé sur ses mains, et je balbutiai quelques paroles.
Elle me mit le doigt sur les lèvres. » Laisse-moi tout dire : maintenant je suis contente; je n*ai plus de doute. Dieu s'est expliqué. Écoute :
(( Hier, quand je me suis sauvée de la maison après avoir passé toute la nuit à combattre et à pleurer à ta porte; quand je suis arrivée ici à travers la tempête, j'y suis venue croyant ne plus te revoir jamais, et comme une morte qui marcherait d'elle-même à la tombe. Je devais me faire religieuse demain, aussitôt le jour venu. Quand je suis arrivée la nuit à l'île et que je suis allée frapper au monastère, il était trop tard, la porte était fermée. On a refusé de m' ouvrir. Je suis venue ici pour passer la nuit et baiser les murs de la maison de mon père avant d'entrer dans la maison de Dieu et dans le tombeau de mon cœur. J'ai écrit par un enfant à une amie de venir me chercher demain. J'ai pris la clef. J'ai allumé la lampe devant la Madone. Je me suis mise à genoux et j'ai fait un vœu, un dernier vœu, un vœu d'espérance jusque dans le désespoir. Car tu sauras, si jamais tu aimes, qu'il reste toujours une dernière lueur de feu au fond de l'âme, même quand on croit que tout est éteint. (( Sainte protectrice, lui ai-je dit, envoyez-moi un signe de « ma vocation pour m' assurer que l'amour ne me trompe tt pas et que je donne véritablement à Dieu une vie qui ne <( doit appartenir qu'à lui seul!
« Voici ma dernière nuit commencée parmi les vivants. « Nul ne sait où je la passe. Demain peut-être on viendra (( me chercher ici quand je n'y serai déjà plus. Si c'est « l'amie que j'ai envoyé avertir qui vient la première, ce