LIVRE DIXIEME
consola tout le monde ; elle ramassa les tresses coupées du front de Graziella, elle les fit toucher à l'image de la Madone en les pliant dans un mouchoir de soie blanc , et les remit dans le tablier de la grand'mère. « Gardez-les, lui dit-elle, pour les lui montrer de temps en temps, dans son bonheur ou dans s<»s peines, et pour lui rappeler, quand elle appartiendra à n*lui qu'elle aime, que les prémices de son cœur doivent appartenir toujours à Dieu, comme les prémices de sa beauté lui appartiennent dans cette chevelure. »
Le soir, nous revînmes tous ensemble à iNaples. Le zèleque ya\ais montré pour retrouver et sauver Graziella dans celte circonstance avait redoublé l'affection de la vieille femme et «lu pêcheur pour moi. Aucun d'eux ne soupçonnait la nature de mon intérêt pour elle et de son attachement pour moi. On attribuait toute sa répugance à la difformité de Gecco. On espérait vaincre cette répugnance par la raison et le temps. On promit à Graziella de ne plus la presser pour le mariage. Gecco lui-même supplia son père de ne plus en parler; il demandait, par son humilité, par son attitude et par ses regards, pardon à sa cousine d'avoir été l'occasion de sa peine. Le calme rentra dans la maison.
Rien ne jetait plus aucune ombre sur le visage de Graziella, ni sur mon bonheur, si ce n'est la pensée que ce bonheur serait tôt ou tard interrompu par mon retour dans mon pajs. Quand on venait à prononcer le nom de la France, la pauvre fille pâlissait comme si elle eût vu le fantôme de la mort. l>n jour, en rentrant dans ma chambre, je trouvai
tous mes habits de ^ille déchirés et jeU^ en pièc^'S sur le plancher, u Pardonne-moi , me dit Graziella eu se jetaul a genoux à mes pieds, et en levant vers moi son ^isaged<»couipos<^: cVst moi qui ai fait ce malheur! Oh ! ne me gmiule pas ! Tout ce qui me rappelle que tu dois quitter un jour ci'b liabits de marin me fait trop de mal ! Il me semble t|ue tu dépouilleras ton cœur d*aujourd'hui pour en prendre un autre quand tu mettras tes habits d'autrefois. •>
Excepté ces petits orages qui n éclataient que de la clialeur de sa tendit»sse et qui s'apaisaient sous quelques larnîc> de nos yeux, trois mois s écoulèrent ainsi dans une félicitt* imaginaire que la moindre réalité devait briser en nous tonchant. Notre Éden était sur un nuage.
Et c'est ainsi que je connus Tamour : par une larme dans des veux d*enfant.
WVI
Que nous étions heureux ensemble lorsque nous pouvions oublier complètement qu il existait un autre monde au delà de nous, un autre monde que cette maisonnette au penchant du Pausilippe; cette terrasse au soleil, cette petite chambre où nous travaillions en jouant la moitié du jour; cette barque couchée dans son lit de sable sur la grève , et cette l)elle mer dont le vent humide et sonore nous apportait la fraîcheur et les mélodies des eaux î
Mais, hélas ! il y avait des heures où nous nous prenions à penser que le monde ne finissait pas là , et qu'un jour se lèverait et ne nous retrouverait plus ensemble sous le même rayon de lune ou de soleil. J'ai tort de tant accuser la séchi*resse de mon cœur alors en le comparant à ce qu'il a ressenti depuis. Au fond, je commençais à aimer Graziella millt* fois plus que je ne me l'avouais à moi-même. Si je ne ra\ais pas aimée autant, la trace qu'elle laissa pour toute la vîo dans mon âme n'aurait pas été si profonde et si douloureus<N