‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 12 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

eu larmes et qui la congédiait avec des menaces, comme coupable de vouloir attendrir la justice de la nation. Quelquefois c'était un homme sensible, que l'aspect d'une tendresse si profonde et d'un désespoir si touchant inclinait malgré lui à la pitié, mais que la présence de ses collègues endurcissait en apparence, et qui refusait des lèvres ce qu'il acconlait du cœur. Le représentant Javogues fut celui de tous ces proconsuls qui laissa à ma mère la meilleure impi*ession de son caractère. Introduite à Dijon, à son audience , il lui parla avec bonté et avec respect. Elle m'avait porté dans ses bras jusque dans le salon du représentant, ailn que la pitié eût deux visages pour l'attendrir, celui d'une jeune mère et celui d'un enfant innocent. Javogues la fit asseoir, se plaignit de sa mission de rigueur, que ses fonctions et le salut de la République lui imposaient. Il me prit sur ses genoux, et comme ma mèi*e faisait un geste d'effroi dans la crainte qu*il ne me laissât tomber: « Ne crains rien, citoyenne, lui dit-il, les républicains ont aussi des fils. » Et comme je jouais en souriant avec le bout de son écharpe tricolore : « Ton enfant est bien beau, ajouta-t-il, pour un fils d'aristocrate. Elève-le pour la patrie et fais-en un citoyen. » Il lui donna quelques paroles d'intérêt pour mon père et quelques espérances de liberté prochaine. Peut-être est-ce à lui qu'il dut d*être oublié dans la prison ; car un ordre de jugement à cette époque était un arrêt de supplice.

Revenue à Mâcon et rentrée dans sa maison, ma mère vécut emprisonnée elle-même dans son étroite demeure en face des Ursulines. De temps en temps, quand la nuit était sombre, la lune absente et les réverbères éteints par le vent d'hiver, la corde à nœuds glissait d'une fenêtre à l'autre, et mon père venait passer des heures inquiètes et délicieuses auprès de tout ce qu'il aimait.

Dix-huit longs mois se passèrent ainsi. Le 9 thermidor ouvrit les prisons; mon père fut libre. Ma mère alla à Autun chercher ses vieux parents infirmes et les ramena dans leur maison longtemps fermée. Peu de temps après ce retour, mon grand-père et ma grand'mère moururent en paix et

pleins de jours dans leur lit. Ils avaient traversé la grande tempête, secoués par elle, mais non renversés. Ils n'y avaient perdu aucun de leure enfants, et ils pouvaient espérer, en fermant les yeux, que le ciel était épuisé pour longtemps d'orages, et que la vie serait plus douce pour ceux à qui ils la laissaient en quittant la terre.

Page 1