‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 119 sur 269 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

quetaires, restèrent dans la ville pour la défendre. Le soir OQ noQs réunit sur la place d'armes; on nous lut une proclamation des princes qui nous remerciaient de notre fidélité ; ils nous adressaient leurs adieux et nous disaient que, dégagés désormais de notre serment envers eux, nous étions libres de rentrer dans nos familles ou de suivre le roi sur la lerre étrangère.

Des groupes se formèrent de toutes parts à cette lecture. Nous délibérâmes sur le parti le plus honorable et le plus patriotique à prendre dans cet abandon où on nous laissait. Les uns opinaient à suivre le roi, les autres à rentrer dans les rangs de la nation et à attendre là les occasions de servir utilement notre cause trahie par la fortune, mais non par le droit. Les voix les plus passionnées et les plus nombreuses proposaient de porter notre drapeau en Belgique et d'attacher notre fortune aux pas du roi que nous avions juré de défendre. On parlait avec animation et avec cette éloquence mUitaire qui déroule les plis du drapeau et qui accompagne les paroles du geste et du retentissement du sabre. Ce fut la première fois que je parlai au public. Aimé de beaucoup de mes camarades et honoré, malgré mon extrême jeunesse, d*ane certaine autorité parmi eux, je montai, à la prière de quelques-uns de mes amis, sur le moyeu de la roue d'un caisson, et je répondis à un mousquetaire qui avait fortement et brillamment remué les esprits en parlant en faveur de l'émigration.

J'étais aussi ennemi de Bonaparte et aussi dévoué à une restauration libérale que qui que ce fût dans l'armée; mais je sortais d'une famille qui ne s'est jamais détachée du pays et qui croyait au droit du trône. Mon père et ses frères appartenaient à cette génération de la noblesse française vivant dans les provinces et dans les camps, loin des cours, en détestant les abus, en méprisant la corruption , amis de Mirabeau et des premiers constitutionnels, ennemis des crimes de la Révolution, partisans constants et modérés de ses principes. Aucun d'eux n'avait émigré. Goblontz leur répugnait comme une folie et comme une faute. Ils avaient

ni CONFIDENCES.

préféré le rôle de victimes de la Révolution au rôle d'auiiliaires des ennemis de leur pays. J'avais été nourri dans ces idées ; elles avaient coulé dans mes veines : la politique est dans le sang.

J'exprimai ces idées avec loyauté et avec énei^îe. Je les appuyai de quelques considérations hardies de nature à faire impression sur les esprits en suspens.

Je dis que la cause de la liberté et la cause des Bourbons étaient heureusement réunies en France depuis que Louis XVill avait donné à la France le gouvernement représentatif; que c'était notre force d'être associés de cœur avec les libéraux et avec les républicains ; que la même haine nous animait contre Bonaparte; que l'usurpateur de tous l<s droits du peuple ne pouvait pas gouverner désormais sans donner lui-même une ombre de constitution libérale à la nation ; que cette constitution impliquerait nécessairement la liberté de la parole et la liberté de la presse ; que si les républicains et les royalistes réunis se servaient à la fois et ensemble de ces armes de Topinion contre Bonaparte, son règne serait court et sa chute définitive ; mais que si les royalistes émigraientet livraient les républicains à l'armée, toute résistance à la tyrannie serait promptement étouffée ou dans le sang des libéraux, ou dans les cachots des prisons de l'État; que les hommes de la liberté étaient les ennemis de l'émigration; que, disposés à s*allier aujourd'hui avec nous sur le terrain des libertés constitutionnelles et d'une restauration de 89, ils s'en sépareraient à l'instant où ils nous verraient sur le sol éti*anger et sous un autre drapeau que celui de l'indépendance du pays; quainsi notre devoir envers la patrie , notre devoir envers nos familles, comme la saine politique et la fidélité utile, nous défendaient de suivre le roi hors du territoire; que les pas que nous avions faits jusquelà pour le suivre étaient les pas de la discipline et de la fidélité qui ne laisseraient dans notre vie que des traces d'honneur, mais qu'un pas de plus nous dénationaliserait et ne nous laisserait que des regrets et peut-être un jour des remords; qu'ainsi je ne passerais pas la frontière, et que, sans vouloir

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