‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 120 sur 269 · LIVRE ONZIÈME. f · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME. f

blâmer le sentiment opposé de mes camarades , j'engageais ceux qui pensaient comme moi à se ranger de mon côte.

Ces paroles firent une vive impression, et la masse se prononça contre Tëmigration. Ceux qui persistèrent à suivre les princes montèrent à cheval et sortirent de la ville. Nous nous enfermâmes dans Béthune, déjà cernée par les troupes que Fempereur avait envoyées de Paris pour observer la retraite du roi. Réduits par Fabsence de chefs et par le défaut de commandement à nous commander nous-mêmes, nous (*tal)Itmes des postes peu nombreux aux principales portes, et nous fîmes des patrouilles de jour et de nuit sur les remparts. Je couchai trois jours et trois nuits au corps de garde de la porte de Lille, avec un excellent ami nommé Vaugelas, distingué depuis dans la magistrature et dans la politique. >ous capitulâmes le quatrième jour. Licenciés par le roi, nous fûmes licenciés de nouveau par le général bonapartiste qui entra dans Béthune. On nous laissa libres de rentrer individuellement dans nos familles. Paris seul nous fut interdit

J'y rentrai néanmoins à la faveur d'un habit de ville et d*uu cabriolet que je me fis envoyer à Saint-Denis. J*y passai quelques jours pour étudier l'esprit public et pour juger par mes propres yeux des dispositions de la jeunesse et du peuple. Je >is Fempereur passer une revue sur le Carrousel. Iltallait le prisme de la gloire et Fillusion du fanatisme pour voir dans sa personne, à cette époque, Fidéal de beauté intellectuelle, de royauté innée, dont le marbre et le bronze ont depuis flatté son image afin de le faire adorer. Son œil enfoncé se promenait avec inquiétude sur les troupes et sur le peuple. Sa bouche souriait mécaniquement à la foule pendant que sa pensée était visiblement ailleurs. Un certain air de doute et d*h<'*sitation se trahissait dans tous ses mouvements. On voyait que le terrain n'était pas solide sous ses pieds, et qu'il tâtonnait sur le trône avec sa fortune. 11 ne savait pas bien si son entrée à Paris était un succès ou un piège de son étoile. Les troupes, en défilant devant lui, criaient Vive VEmpereur! avec laccent concentré du désespoir. Le peuple des faubourgs

ne CONFIDENCES.

proférait les mêmes clameurs d'un ton plus menaçant qu'enthousiaste. Les spectateurs se taisaient et échangeaient des paroles à voix basse et des regards d'intelligence. On voyait facilement que la haine convoitait et épiait une chute an milieu de l'appareil de sa force et de son triomphe. La police interrogeait les physionomies. Les cris de liberté se mêlaient aux cris d'adulation et de servitude. Cela ressemblait plus à un empereur et à une scène du Bas-Empire qu'au héros de l'Egypte et du Consulat. C'était le 18 brumaire qui se- vengeait.

Je sortis de Paris, ce grand et héroïque suborneur de la Révolution, avec toute mon énergie et avec le pressentiment de la liberté future.

Rentré dans ma famille , les décrets impériaux de nouvelles levées de troupes se succédèrent et vinrent troubler la sécurité de mon père. Il fallait ou entrer dans les rangs des jeunes soldats mobilisés pour l'armée, ou acheter un homme qui m'y remplaçât au service de l'empire. Je ne voulus ni l'un ni l'autre. Je déclarai à mon père que j'aimerais mieux mourir fusillé par les ordres de Bonaparte que de donner une goutte de mon sang ou une goutte du sang d'un autre au service et au maintien de ce que j'appelais la tyrannie. Je sentais que cette résolution , hautement et fermement proclamée par le ûls, pourrait compromettre le père si on l'en rendait responsable , et je résolus de m' éloigner.

La Suisse était neutre. Je pris quelques louis dans la bourse de ma mère, et je partis une nuit, sans passe- port, pour les Alpes.

Mon grand-père avait possédé de grands biens dans la Franche-Comté, entre Saint-Claude et la frontière du pays de

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