LIVRE TROISIÈME
La fortune de mon grand-père, dans les intentions comme dans les usages du temps, avait dû passer tout entière à son fils atné. Mais les lois nouvelles ayant annulé les substitutions et supprimé le droit d'aînesse, et les vœux de pauvreté faits par mes tantes, sœui*s de mon père, se trouvant non avenus devant la loi, la famille dut procéder au partage des hiens. Ces biens étaient considérables, tant en Francbe- 0>mté qu^en Bourgogne. Mon père, en demandant sa part comme ses fri'res et ses sœui*s, pouvait changer d'un mot sou sort et obtenir une des belles possessions territoriales qm* la famille avait à se partager. Sa scrupuleuse déférence pour les intentions de son père Pempêcha même de songer à Ws violer après sa mort. Les lois révolutionnaires qui supprimaient le droit d'aînesse étaient toutes récentes; elles avaient encore à ses yeux, bien qu'il les trouvât trèsrjustes, une apparence de compression et de violence faite à l'autorité paternelle. En demander l'application en sa faveur contre son fn're aîné lui paraissait un abus de sa situation. Il prit, sans se faire valoir, le parti de renoncer à la succession de son père et de sa mère, et de s'en tenir à la très-modique légitime que son contrat de mariage lui avait assurée. Il se fit pauvre, n'ayant qu'un mot à dire pour se faire riche. Les biens de la Camille furent partagés. Chacun de ses frères et
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sœui-s eut une large part. Il n'en voulut rien ; il resta, pour tout bien, avec la petite terre de Milly, qu'on lui avait assignée en se mariant, et qui ne rendait alors que deux ou trois mille livres de rente. La dot de manière était modique. Les traitements des places que son père et ses frères occupaient dans la maison d'Orléans avaient disparu avec la Révolution. Les princesses de celte famille étaient exilées. Elles écrivaient quelquefois à ma mère. Elles se souvenaient de leur amitié d'enfance avec les filles de leur sous-gouvernante. Elles ne cessèrent pas de les entourer de leur souvenir dans l'exil et de leurs bienfaits dans la prospérité.
Mon père ne se croyait pas relevé par la Révolution de sa fidélité d'honneur à son drapeau. Ce sentiment fermait toute carrière à sa fortune. Trois mille livres de rente et une petite maison délabrée et nue à la campagne, pour lui, sa femme et les nombreux enfants qui commençaient à s'asseoir à la table de famille, c'était quelque chose de bien indécis entre l'aisance frugale et l'indigence souffreteuse. Mais il avait la satisfaction de sa conscience, son amour pour sa femme, la simplicité champêtre de ses goûts, sa stricte mais généreuse économie, la conformité parfaite de ses désirs avec sa situation, enfin sa i^eligieuse confiance en Dieu. Avec cela, il abordait courageusement les difficultés étroites de son existence. Ma mère, jeune, belle, élevée dans toutes les élégances d'une cour splendide, passait avec la même résignation souriante et avec le même bonheur intérieur, des appartements et des jardins d'une maison de prince, dans la petite chambre démeublée d'une maison vide depuis un siècle, et dans le jardin d'un quart d'arpent, entouré de pierres sèches, où allaient se confiner tous les grands rêves de sa jeunesse. Je leur ai entendu dire souvent depuis à l'un et à l'autre que, malgi*é l'exiguïté de leur sort, ces premières années de calme