LIVRE ONZIÈME
Vaud. Ces biens ne nous api>artenaient plus, mais ils avaient ^të acquis par d'anciens agents de ma famille, à qui mon nom ne serait pas inconnu. Je parvins, sans être arrêté, jusqu'à leur demeure, au pied des forêts de sapins qui touchent aux deux territoires de Suisse et de France. Ils me reçurent comme le petit-fils de Fancien propriétaire de ces forêts. Ils me cachèrent quelques jours chez eux. J'y laissai mes habits de ville. J*empruntai d'un des fils de la maison une veste de toile , comme les paysans de la Franche- Comté en portent, et, un fusil sur l'épaule, je passai en Suisse au milieu des vedettes et des douaniers, qui me prirent pour un chasseur <les environs. Arrivé sur le sommet de Saint- Cergue, d'où le regard embrasse le lac de Genève et la ceinture de montagnes pgantesques qui l'entourent, je baisai avec enthousiasme cette terre de la liberté. Je me souvins que, quatre ans avant, venant de Milan à Lausanne, le même enthousiasme m'avait saisi en lisant sur un écusson en pierre de la route, entre Villeneuve et Vevay, ces deux mots magiques : Liberté^ égalité f Un vieillard de Lausanne, qui voyageait dans la même voiture que moi, témoin de l'émotion que soulevait dans mon âme ce symbole des institutions républicaines au milieu de Tasservissement de l'empire, voulut que je descendisse dans sa maison et me retint, quoique inconnu, plusieurs jours dans sa famille. Les hommes se reconnaissent aux sentiments autant qu'aux noms. Les idées généreuses sont une parenté entre les étrangers. La liberté a sa fraternité comme la famille.
Je n'avais ni lettres, ni crédit, ni recommandation, ni papiers qui pussent m'ouvrir l'accès d'une seule maison en Suisse. La police fédérale pouvait me prendre pour un des nombreux espions que Fempereur envoyait dans les cantons pour soulever l'opinion en sa faveur et révolutionner le pays
contre les faibles restes de Taristocratie de Berne. Il fallait trouver à tâtons une famille qui répondit de moi. J'entrai à Saint- Cergue dans la maison d'un des guides qui conduisaient les étrangers de France en Suisse par les sentiers de la montagne. Je lui demandai Thospitalité pour la nuit. Dans le cours de la conversation, après le souper, je m'informai de cet homme quelles étaient les principales familles du pays de Vaud avec lesquelles il avait des relations, et où il conduisait le plus fréquemment des voyageurs. 11 me nomma M"^ de Staël , dont les nombreux et illustres amis prenaient souvent asile chez lui en passant et en repassant la frontière. On sait que Goppet était le refuge de tous les amis de la liberté qui n'avaient pour protecteur depuis dix ans que le génie d'une femme. 11 me nomma aussi le baron de Vincy, ancien officier supérieur suisse au service de la France. 11 me montra son château, qui blanchissait à quelques lieues de là au pied des montagnes. 11 m'en indiqua la route, et je résolus de m'y présenter.
Le lendemain, je descendis au point du jour vers le lac du côté de Nyons. C'était au mois de mai ; le ciel était pur, les eaux du lac resplendissantes et tachées çà et là de quelques voiles blanches. L'ombre des montagnes s'y peignait du côté de Meilleraie, avec leurs rochers, leurs forêts et leurs neiges. Je m'enivrais de ces aspects alpestres que je n'avais fait qu'entrevoir une première fois, quelques années avant. Je m'arrêtais à tous les tournants de la rampe, je m'asseyais auprès de toutes les sources , à l'ombre des plus beaux châtaigniers, pour m'incorporer, pour ainsi dire, cette splendide nature par les yeux. J'hésitais involontairement, d'ailleurs, â me présenter au château de Vincy. Je n'étais pas Acbé de retarder l'heure d'une démarche qui m'embarrassait.