LIVRE ONZIÈME. S
Enfin j^arrivai à la grille du ch&teau ; il était plus de midi, demandai, avec une timidité que déguisait mal une feinte assurance, si M. le baron de Vincy était chez lui. On me répondît qu'il y était; je fus introduit. Malgré ma veste de paysan des montagnes , ma figure contrastait tellement avec Hion costume, que M. de Vincy me fit asseoir et me demanda |K)liment ce qui m*amenait. Je le lui dis; il m'écouta avec tionté, prit ensuite quelques informations pour s*assurer que je n'étais pas un aventurier, en parut satisfait, écrivit une lettre pour un magistrat de Berne et me la rendit. Je sortis f n lui exprimant avec sensibilité ma reconnaissance.
Au moment où j'allais le quitter sur le perron de la cour, deux femmes descendaient Tescalier et parurent dans le vestibule.
L'une d'elles était M*« la baronne de Vincy. C'était une ft-mme d'environ quarante ans, d'une taille élevée, d'un port majestueux , d'une figure douce et calme, voilée de tristesse comme les traits de la Niobé antique. L'autre était une jeune fille de quinze à seize ans, beaucoup plus petite que sa mère pt dont la physionomie méditative indiquait une plante du Nord croissant à l'ombre d'un climat froid et peut-être aussi fie quelque tristesse domestique. Elles s'arrêtèrent toutes deux pour écouter en passant les derniers mots de ma conlersation avec H. de Vincy. Elles me regardèrent avec une attention mêlée de bonté , et restèrent quelque temps sur le perron à me voir partir. Il y avait de l'indécision et du re- ;n^t dans leur attitude.
Je m'éloignai du château, et j'étais déjà dans les rues du village, quand un domestique accourut derrière moi et me pria, de la part de M"* de Vincy, de vouloir bien revenir sur mes pas. Je le suivis. Je trouvai la famille, composée de H. de \incy, de sa femme et d'un fils de dix ou douze ans, qui
toO CONFIDENCES.
m'attendait encore sur le perron. « Un regret nous a saisis, me dit d'une voix sensible et toute maternelle M"« de Vincy : nous avons craint qu'étranger dans nos montagnes et fatigué d'une longue route à pied , vous ne trouviez pas dans le village une auberge où vous puissiez vous rafiraîchir et vous reposer. Nous vous prions de prendre notre maison pour votre halte , de vouloir bien dîner avec nous. Nous allons m>us mettre à table. Vous aurez tout le temps nécessaire pour vous rendre à RoU dans la soirée. » Je refusai quelque temps en m' excusant sur mon costume, qui me rendait indigne de m'asseoir à leur table. On insista, et je cédai.
Pendant le diner, qui était simple et sobre, dans une salle où tout attestait la splendeur évanouie d'une maison déchue de sa fortune, M. et M"* de Vincy s'entretinrent avec moi de manière à bien se convaincre que j'étais en effet ce que je disais être. Le nom de ma famille leur était inconnu; mais je voyais à Paris plusieurs personnes de leur connaissance. Les détails que je donnai dans la conversation sur ces personnes étaient de nature à prouver que je vivais en bonne compagnie. Mon antipathie instinctive contre Bonaparte était aussi une prévention favorable pour moi. Je vis, avant la fin du dfner, qu'il ne restait pas dans la famille le moindre soupçon sur mon compte. La loyauté de mon regard, la candeur de mon front, la simplicité de mes réponses, aidaient sans doute à la conviction. Après le dîner je remerciai M"* de Vincy, je pris mon bâton et je voulus partir. Ces dames voulurent m'accompagner en se promenant jusqu'à une certaine distance pour me mettre dans le chemin de Boll. Elles firent environ une demi-lieue à travers les vignes et les bois avec moi. Le jour baissait, nous nous séparAmes.
Mais à peine avais-je fait quelques pas que je m'entendis rappeler de nouveau. Je revins : « Tenez, monsieur, me dit M"« de Vincy, il est inutile de vous éprouver plus longtemps et de nous affliger nous-mêmes en vous abandonnant ainsi aux hasards des aventures, seul et dans un pays étranger. Vous nous intéressez; vous semblez vous plaire avec nous; ne nous quittons pas. Je me mets en idée à la place de votre
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