‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 123 sur 269 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

mère. J'ai moi-même un fils de votre âge qui combat en ce moment dans lés rangs de Farmée hollandaise, et qui est peut-être blessé, prisonnier, errant comme vous; il me semble qu*en vous abritant je lui prépare pour lui-même un abri semblable dans la maison d'autrui. Revenez avec nous. Nous sommes ruinés, et la table est frugale, mais nous n*en rougissons pas. Un hôte de plus ne porte pas malheur à une pauTre maison. Vous tous en contenterez , et vous resterez jusqu'à ce que les événements de l'Europe s'expliquent, et que l'on voie clair au delà de nos montagnes. »

Je fus profondément attendri de tant de bonté. Je i*enti*ai au château comme si j'avais été de la famille. On me donna une chambre haute d'où mon regard plongeait sur le lac, des li>Tes pour occuper mes heures. Au bout de très-peu de jours. M*** de Vincy ne faisaient plus attention à moi. J'étais comme le fils de l'une, comme le frère de l'autre. Je les accompagnais tous les soirs dans de longues promenades à pied sur les montagnes, ou en barque sur le lac. J'avais envoyé acheter un habit et un peu de linge à Genève. On me présenta chez quelques amis dans les environs. Gomme ces dames me voyaient souvent écrire ou crayonner, elles me demandèrent quelques confidences de mes rêveries. Je leur lus une ode à la liberté de l'Europe et quelques stances sur les Alpes, qui leur parurent supérieures à l'idée qu'elles se faisaient sans doute des talents d'un si jeune hôte. Elles me prièrent de les relire à M. de Vincy, qui m'embrassa d'attendrissement aux accents d'indépendance pour sa patrie et aux imprécations contre la tyrannie de l'empire. Il ne voulait pas croire que ces vers fussent de moi. Je fus obligé, pour le convaincre, d'en écrire quelques strophes de plus sous ses yeux et sur des idées données par lui.

De ce jour, l'indulgence de cette noble famille s'augmenta beaucoup pour moi , mais non ses bontés. Je vivais aimé et heureux dans cette maison patriarcale, où la piété, la vie cachée et la charité de mes hôtes me rappelaient la maison de ma mère. Nous passions les soirées sur une longue et large terrasse qui s'étend au pied du château, et d'où l'on

domine le bassin du lac, à causer des éyénements du temps, et à contempler les scènes calmes et splendides où la lune promenait ses lueurs au-dessus des eaux et des neiges.

On apercevait de là les cimes des arbres du parc et les toits des pavillons du château de Goppet qu'habitait alors, sous les traits d*une femme, le génie qui éblouissait le plus ma jeunesse. <» Puisque vous cultivez tant votre esprit, me dit un soir M"* de Vincy, vous devez être un des admirateurs de notre voisine, M^^ de Staël? » J'avouai avec chaleur ma passion pour Fauteur de Corinne. Je vis que l'émotion de mon âme et l'enthousiasme de mon admiration inspiraient un pli de dédain aux lèvres de M. de Vincy et faisaient un peu de peine à sa femme. « Je voudrais pouvoir vous conduire chez votre héroïne, me dit-elle ; je connais beaucoup M"^ de Staël. J'aime son caractère. Je rends justice à sa bonté et à sa bienfaisance. Mais nous ne la voyons plus. Ses opinions et les nôtres nous séparent. Elle est fille de la Révolution par M. Necker. Nous sommes de la religion du passé. Nous ne pouvons pas plus communier ensemble que la démocratie et l'aristocratie. Bien qu'en ce moment nous soyons unis par la haine commune contre Bonaparte, nous ne devons pas nous voir, car cette haine n'a pas le même principe. Nous détestons en lui la Révolution qui nous a précipités de notre rang et de notre souveraineté à Berne. Elle déteste en lui la contre-Révolution. Nous ne nous entendrions pas. Quant à vous, c'est différent. M"* de Staël est une gloire neutre qui brille sur tous les partis et qui doit fasciner un cœur de vingt ans. Vous devez désirer de la voir. Cependant vous nous feriez quelque peine si vous alliez chez elle pendant que vous êtes chez nous. Nos amis ne comprendraient pas ces relations indirectes entre deux cbAteaux habités par deux esprits différents. »

Page 1