‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 124 sur 269 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Je compris ces motifs, je ue cherchai point à les réfuter; moD extrême timidité d'ailleurs devant la femme et devant le génie ne me laissait pas envisager sans terreur une prési'ntation à M"« de Staël. Apercevoir et adorer de loin un éclair de gloire sous ses traits, c'était assez pour moi. J'eus ce bonheur.

J*appris, quelques jours après cet entretien , que M"« de Staël, accompagnée de M™* Récamier, qui se trouvait alors à Coppet, allait souvent se promener le soir en calèche sur la route de Lausanne. Je m'informai de l'heure habituelle de ces promenades. Elles variaient selon les circonstances. Je résolus donc de passer une journée entière sur la route, de peur de manquer l'occasion. Je pris le prétexte d'une course sur le Jura. Je sortis dès le matin, emportant un peu de pain et un volume de Corinne, et je me mis en embuscade sous un buisson-, assis sur la douve, les pieds dans le fossé de la grande route.

Les heures s'écoulèrent. Des centaines de voitures passi*rpnt sur le grand chemin sans qu'aucune d'elles renfermât de femmes sur le visage desquelles je pusse lire les noms de M"** de Staél et de M'"« Récamier. J'allais me retirer triste et chagrin, quand un nuage de poussière s'éleva à ma droite !>ur la route du côté de Coppet. C'étaient deux calèches découvertes attelées de chevaux magnifiques, et qui roulaient vers Lausanne. >!■• de Staël et M"* Récamier passèrent devant moi avec la rapidité de l'éclair. A peine eus-je le temps d'apercevoir à travers la poussière des roues une femme aux yeux noirs qui parlait en gesticulant à une autre femme dont la figure aurait pu servir de type à la seule vraie beauté, la beauté qui charme et qui entraîne. Quatre autres femmes jeunes et belles aussi suivaient dans la seconde voiture. Aucune d'elles ne fit attention à moi. Je suivis long-

iU CONFIDENCES.

temps des yeux la trace fuyante des voitures. J*aurais bien voulu suspendre la course des chevaux, mais M"* de Staël était bien loin de se douter que Fadmiration la plus passionnée s'élevait vers elle des bords poudreux du fossé. Il ne me resta de sa personne qu'une image indécise et confuse qui ne fixa rien dans mon admiration.

La figure ravissante de M"« Récamier s'y grava davantage. L'impression du génie s'oublie ; l'impression de l'attrait est impérissable. La beauté a un éclair qui foudroie. Celle de M"* Récamier n'était si puissante et si achevée que parce qu'elle était l'enveloppe modelée sur son intelligence et sur son âme. Ce n'était pas son visage seulement qui était beau, c'était elle qui était belle. Cette beauté, qui était alors du roman, sera un jour de l'histoire. Aussi rayonnante qu'Aspasie, mais Aspasie pure çt chrétienne, elle fut l'objet du culte d'un pJus grand génie que Périclès. Je ne connus donc jamais M»"« de Staël, mais plus tard je la reconnus dans sa fille, M"»* la duchesse de Eroglie. C'était peut-être ainsi qu'il fallait la connaître pour la contempler sous sa plus sublime incarnation.

Dans M"* de Eroglie , toute cette passion était devenue beauté, tout ce feu était devenu chaleur, tout ce génie était devenu vertu. Mourir en laissant une telle trace de soi au monde, c'était, pour M""* de Staël, une apothéose vivante que le ciel devait à sa gloire. Ce fut en 1819 que je vis pour la première fois M"»* la duchesse de Eroglie. Elle m'honora, jusqu'à sa mort, de bontés dont le souvenir me sera toujours saint. J'ai consacré à sa mémoire vénérée quelques-uns des derniers vers que j'ai écrits. La poésie, à une certaine époque de la vie, n'est plus qu'un vase funéraire qui sert à brûler quelques parfums pour embaumer de saintes mémoires. Celle de M"* de Eroglie n'en avait pas besoin. Elle est à elle-même son parfum. Elle s'embaume de sa propre vertu.

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