LIVRE OiNZIÈME
Cependant je commençais à sentir une certaine pudeur de rester si longtemps à charge à une maison où j'étais étranger et inconnu. Je craignais que ma présence trop prolongée ne fût indiscrète et n'imposât même à M. et à M"* de Vincy quelque gêne. La fortune de cette respectable famille ne paraissait pas correspondre alors à la générosité de son cflPUT. Je m'en apercevais malgré la noblesse de leurs procédés. Je ne voulais pas ajouter, par la dépense de plus dont jetais l'occasion, à ces embarras de fortune et à ces tiraillements d'existence dont je connaissais trop les symptômes dans ma propre famille pour ne pas les discerner chez les autres. Je les voyais souffrir, et je souffrais pour eux. (Tétaient des cœurs de roi aux prises avec les nécessités de la pauvreté. Le ciel leur aurait dû la fortune de leurs grands rœurs.
Je pris le prétexte d'un >oyage dans les montagnes méridionales de la Suisse. Je quittai le château, non sans tristesse dans les yeux de mes hôtes et dans les miens. Je me retournai souvent pour le regretter et pour le bénir des yeux. Je (parcourus seul, â pied, et dans le costume d'un ouvrier qui voyage, les plus belles et les plus sauvages parties de l'Helvélie. Après trois semaines de cette vie errante, je revins au lK)rd du lac de Genève, et je m'arrêtai dans la partie de la côte qui fait face au pays de Vaud, et que J.-J. Rousseau a si justement préférée au reste de ses bords. Je me mis en pension, pour quelques sous par jour, chez un batelier du Ghabiais, dont la maison un peu isolée tenait â un petit village. Le métier de cet homme était de passer une ou deux fois par
semaine les paysans d'une rive à l'autre rive, de pêcher dans le lac et de cultiver un peu de champs. Il avait pour toute famille une ûlle de vingt-cinq ans qui tenait son ménage et qui donnait à manger aux pêcheurs et aux passants. A environ trois cents pas de la maison habitée par ce brave homme et par sa fille, il y avait une autre maison inhabitée qui leur appartenait aussi, et qui servait seulement de temps en temps à loger quelque voyageur ou quelque douanier en observation.
La maison ne contenait qu'une chambre au-dessus d'une cave. Je la louai. Elle était située dans un terrain plat, à la lisière d'une longue forêt de châtaigniers, et bâtie sur la grève même du lac, dont les flots bruissaient contre le mur. Ma chambre avait pour tout meuble un lit sans matelas, sur lequel on étendait du foin ou de la paille, des draps, une couverture, une chaise et un banc. L'appui de la fenêtre me servait de table à écrire. Je m'y installai.
J'allais deux fois par jour, le matin et le soir, prendre mes repas au village chez le batelier et avec lui. Du pain bis, des œufs, du poisson frit, du vin acide et âpre du pays, composaient pour nous ce repas. Le batelier était honnête, sa fille était obligeante et attentive. Après quelques jours de vie en commun, nous étions amis. J'envoyais le batelier chercher une fois la semaine des livres et des nouvelles au cabinet littéraire de Lausanne ou de Nyons. J'avais de l'encre, des crayons, du papier. Je passais les journées de pluie à lire et à écrire dans ma chambre, les journées de soleil à suivre sur la grève les longues sinuosités des bords du lac ou les sentiers inconnus dans les bois de châtaigniers. Le soir, je restais longtemps après souper à user les heures de l'obscurité dans la maison du batelier, causant avec lui, avec sa fille, quelquefois avec l'instituteur et le curé du village, qui s'attardaient auprès de nous. Rentré dans ma chambre, j'y retrouvais avant le sommeil le murmure assoupissant du lac qui roulait et reprenait les cailloux à chaque lame.