LIVRE ONZIÈME
Ma chambre était si près de Feau que , les jours de tempête, les TBgues, en se brisant, jetaient leur écume jusque sur ma fenêtre. Je n'ai jamais tant étudié les murmures, les plaintes, les colères, les tortures, les gémissements et les ondulations des eaux que pendant ces nuits et ces jours passif ainsi tout seul dans la société monotone d*un lac. J'aurais fait le poème des eaux sans en omettre la moindre note. Jamais non plus je n'ai tant joui de la solitude, ce linceul volontaire de l'homme où il s'enveloppe pour mourir voluptueusement à la terre. Je voyais le matin briller de loin au sol<»il, à sept lieues de moi^sur la rive opposée, le large et blanc château de Vincy, j'aurais pu y retourner si j'avais >oulu abuser encore de la touchante hospitalité de ses maîtres. Je me contentai d'écrire une lettre de remercîment à lues hôtes, en les informant de ma nouvelle demeure.
Toutes les communications avec la France s'étaient fernuVs à cause de la guerre. Je ne savais pas si j'y rentrerais jamais. J'étais fermement résolu à ne jamais y rentrer pour subir l'oppression de pensée et Tasphyxie politique dans lesi|Uf»lles je me sentais étouffé par la brutalité de l'empire. Je vivais de rien. Cependant mon voyage en Suisse avait un peu all(>gé le poids de ma ceinture de cuir, qui ne contenait que vingt-cinq louis à mon départ de France. Je songeais sérieusement au parti que je pouvais tirer de ma jeunesse et de mes études si je renonçais à mon pays. Je m'arrêtai à l'idée d entrer pour quelque temps comme maître de langue ou comme instituteur dans une famille russe, de passer ensuite en Crimée, en Circassie, et de là en Perse, pour y chercher le climat d'Orient, sa poésie, ses combats, ses aventures et ses fortunes merveilleuses, que l'imagination de vingt ans entrevoit toujours dans le mystère et dans le lointain. Ce fut