LIVRE ONZIÈME
en mendiante, elle erra dans les montagnes du Dauphiné. Elle y confia son enfant à une paysanne dévouée et fidèle, qui éleva le fils du proscrit parmi les siens. M"« de Virieu passa la frontière et vécut du travail de ses mains en Allemagne, espérant toujours le retour de son mari, dont la mort ne lui était pas connue. C'était une femme d'un caractère héroïque et que son extrême piété tournait au mysticisme religieux le plus tendre et le plus exalté. Son amour pour la mémoire de son mari allait jusqu'à la vision extatique. Sa longue vie depuis le jour où elle le perdit jusqu'à sa mort n'a été qu'une larme, une espérance et une invocation. Rentrée en France, ayant retrouvé son fils et ses filles, recueillant fà et là quelques débris de sa fortune considérable, elle s'était enfermée dans une terre du Dauphiné ; elle y menait une vie toute monastique, vivifiée seulement par ses bonnes œuvres et par sa tendresse pour ses enfants. Les jésuites, sous le nom des Pères de la Foi, venaient de fonder un collège sur les frontières de la France et de la Savoie, à Belley. Ce collège grandissait de renommée au milieu de tous les débris d'institutions enseignantes dispersées par la Révolution. Il contrastait heureusement aussi avec cette éducation au tambour des lycées impériaux, où Bonaparte, empereur, voulait mettre la pensée de toute la France en uniforme et faire un peuple de soldats au lieu d'un peuple de citoyens. ïjps familles nobles, ennemies de l'empii^e, les familles religieuses de la bourgeoisie, envoyaient de France, de Savoie, d'Allemagne et d'Italie, leurs fils dans cette institution naissante. Trois cents jeunes gens de tous les pays y recevaient ane éducation à la fois pieuse et libérale. Je ne suis pas un partisan de l'éducation du siècle par le clergé; je déteste la théocratie, parce qu'elle revendique la tyrannie au nom du Dieu de lit)erté et qu'elle la perpétue en la sacrant. Je redoute pour l'esprit humain l'influence du sacerdoce dans les gouvernements; mais aucune de ces considérations ne m'empêchera de reconnaître et de proclamer la vérité. On ne me fera jamais nier le bien où il est.
Tant que Fesprit du siècle ne deviendra pas une foi reli-
gieuse qui dévore à son tour les âmes, les établissements laïques lutteront inégalement avec les établissements du sacerdoce. Il faut que l'État devienne une religion aussi. S'il n'est qu'une administration morte, il est vaincu. 11 n'y a pas de budget qui vaille un grain de foi pour acheter les âmes.
M'"' de Virieu se hâta de placer son fils dans le collège do Beliey. Ha mère m'y amena. Nous nous y rencontrâmes. Nos deux caractères avaient en apparence peu d'analogie. Il était gai, j'étais triste; turbulent, j'étais calme; railleur, j'étais sérieux ; sceptique, j'étais pieux. Mais il avait un ccBur trèstendre sous son apparente rudesse, et un esprit supérieur qui aspirait pour ainsi dire de haut toute chose sans avoir la peine de rien regarder. Je ne le recherchai pas; ce fut lui qui me rechercha longtemps, sans se rebuter de mon peu de goût pour son étourderie spirituelle et de mon peu d'empressement à répondre à son amitié.
Cependant, > à mesure que nous grandissions et que nos deux intelligences s'élevaient un peu au-dessus de la foule de nos camarades, notre intimité s'accrut davantage. Il s'établit entre lui et moi une espèce de confidence d'esprit par-dessus la tête de nos condisciples et même de nos professeurs. Il n'avait que moi pour l'entendre. Cet isolement du vulgaire nous jeta davantage dans l'entretien Tun de Tautre. Se bien comprendre, c'est presque s'aimer. Notre amitié un peu froide fut donc longtemps d'esprit avant d'être de cœur. Ce ne fut qu'après être sortis du collège, et en nous retrouvant plus tard dans l'âge des passions et des attendrissements, que nous nous aimâmes d'une complète et sensible affection.
A cette époque, Virieu, plus âgé que moi de quelques années, touchait à l'adolescence. C'était une tête blonde et bouclée du Nord , avec un front proéminent et sculpté à grandes bosses comme par le pouce de Michel-Ange. On } lisait plus de puissances diverses que de régularité et d'harmonie dans ces nombreuses facultés. Ses yeux étaient bleus, mais aussi brillants que des yeux noirs. C'était là qu'étaient reflétés toute la grâce et tout le rayonnement de son âme.