‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 130 sur 269 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Le reste de sa figure était de la force mêlée d'un peu de rudesse. Le regard tremblait comme de la lumière dansTeau. Son nez, comme celui de Socrate, était relevé et renflé aux narines parles muscles uns de l'ironie. Sa bouche, trop ouverte, était celle de l'orateur qui lance la parole plutôt que celle du philosophe qui la médite.

il avait dans l'attitude, dans le geste, dans le mot, un certain dédain de la foule et un sentiment intérieur de supériorité de race et de fierté de naissance qui rappelait ces habitudes de familles nobles où Ton regarde du haut en bas. Son esprit était si vaste, si plein, si disponible, qu'il était pour ainsi dire débordant et embarrassé du trop grand nombre de ses aptitudes, stérilisé par l'excès même de fécondité, comme ces hommes à qui une imagination trop active fournit trop de mots à la fois sur les lèvres, et qui, par excvs même de paroles, finissent par balbutier.

Il balbutiait en effet et bégayait dans son enfaoce. Sa parole ne devint calme et claire que quand le bouillonnement de la jeunesse fut apaisé. Bien qu'il fût presque toujours le dernier dans toutes les classes, ses camarades et ses maîtres le regardaient d'un commun accord comme le premier. Il était entendu qu'il l'aurait été s'il avait voulu; mais son esprit était rarement où on voulait le conduire ; il était aux mathématiques quand nous étions au latin, à l'histoire quand nous expliquions les poètes, aux poètes quand il s'agissait des philosophes. On lui passait tout cela. Il arrivait autrement, mais il arrivait toujours ; seulement il n'arrivait pas k rheure. Son esprit était à libre allure ; il ne pouvait marcher dans l'ornière de personne ; il se traçait la sienne au gré de ses caprices ; il était né pour les solitudes de l'esprit.

\VI

S'il étudiait moins que nous, il pensait beaucoup plus. Son guide était Montaigne, de qui sa mère descendait. Ce

, génie amuseur et douleur avait passé en partie avec le sang dans ce jeune homme. Le livre de Montaigne était son catéchisme. Dès l'âge de douze ans, il savait par cœur presque tous les chapitres de cette encyclopédie du scepticisme. Il me les récitait sans cesse. Je combattais de toutes mes forces ce goût exclusif pour Montaigne. Ce doute qui se comptait à douter me paraissait infernal. L'homme est né pour croire ou pour mourir. Montaigne ne peut produire que la stérilité dans l'esprit qui le goûte. Ne rien croire, c'est ne rien faire.

Le cynisme aussi des expressions de Montaigne heurtait et froissait la délicatesse de ma sensibilité. La saleté des mots est une souillure de l'âme. Un mot obscène faisait sur mon esprit la même impression qu'une odeur infecte sur mon odorat. Je n'aimais de Montaigne que cette nudité charmante du style qui dévoile les formes gracieuses de l'esprit et laisse voir jusqu'aux palpitations du cœur sous l'épiderme de l'homme. Mais sa philosophie me faisait pitié. Ce n'est pas la philosophie du pourceau, car il pense. Ce n'est pas la philosophie de l'homme, car il ne conclut rien. Mais c'est la philosophie de l'enfant qui joue avec tout.

Or, ce monde n'est pas un enfantillage. L'œuvre de Dieu vaut bien qu'on la prenne au sérieux, et la nature humaine est assez noble et assez malheureuse pour que , si on ne la prend pas en respect, on la prenne au moins en pitié. La plaisanterie en pareille matière n'est pas seulement cruelle, elle est une impiété.

Voilà ce que je disais dès loi^ à Virieu, et ce que plus tard il s'est mieux dit que moi, quand les notes graves de la passion et du malheur résonnèrent enfin dans son âme. Il creusait trop la pensée pour ne pas arriver au fond , c'est-àdire à. Dieu.

Quelques années après nos études finies, nous nous trou-

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