LIVRE TROISIÈME
apivs la secousse des révolutions, de recueillement dans leur amour et de jouissance d'eux-mêmes dans cette solitude, furent, à tout prendre, les plus douces années de leui* vie. Ma mèiv, tout en souffrant beaucoup de la pauvreté, méprisa toujours la richesse. Combien de fois ne m'a-t-elle pas dit, plus tard, en me montrant du doi^ les l>ornes si rapprochées du jardin et de nos champs de Milly : u C'est bien petit, mais c>>t assez grand si nous savons y proportionner nos désirs et nos habitudes. Le l)onheur est en nous ; nous nVn aurions |)<is davantage en étendant la limite de nos prés ou de nos vignes. Le bonheur ne se mesure pas à Tarpent comme la terre: il se mesui'e à la résignation du cœur, car Dieu a \oulu que le pauvre en eût autant que le riche, afln que Fun et l'autre ne songeassent pas à le demander à un autre qu'à lui! u
Je n*imiterai pas Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions. Je ne vous raconterai pas les puérilités de ma première enfance. L'homme ne commence qu'avec le sentiment et la l>ensée. Jusque-là, Thomme est un être, ce n'est pas même an enfant. L'arbre sans doute commence aux racines, mais ces racines, comme nos instincts, ne sont jamais destinées à être dévoilées à la lumière. La nature les cache avec dessein, car c'est là son secret. L'arbre ne commence pour nous qu'au moment où il sort de terre et se dessine avec sa tige, son éeorce, ses rameaux, ses feuilles, pour le bois, pour l'ombre ou pour le fruit qu'il doit porter un jour. Ainsi de l'homme. Laissons donc le berceau aux nourrices, et nos premiers sourires, et nos premières larmes, et nos premiers balbutiements à Textase de nos mères. Je ne veux me prendre pour vous qu à mes premiers souvenirs déjà raisonnes.
Les deux premières scènes de la vie qui se représentent souvent à moi, dans ces retours que l'homme fait vers son
^<^ k? plus lolaî^ln p^^jr se n?ln>uïer lui -même, les
il esl nuîL I>r5 patries de la petite mâisoD de Uï\\\ sont ferm^^. L n cLîeii ami jetîe de t^-mps eo leii.;ï> ud aU>iemenl dans la criur. La p!aie d'auîomne tinît» o>nt.'e 1»^ Titres des deux fenêtres basses, et le vent, souffl^^nî par rafales, pnodait, en se brisant contre les branches de deux on trois platanes et en p^n»ftrant dans les interstices d^rs volets, ces siiflements int*^nniîtents et niêlanct»li«|ues que Ton entend seulement au l»c»nl d^'S grands iMisdt^ sa;iîii> quand on s'assoit à leurs pieds p<^»iir les ec*»ul»'r- La chambre où je me revois ainsi est grande, uiai^ pnwjue nue. Au fund t^t une alcôve profonde a^ec un lit. Les rid«^aiix du lit simt de serze blanche à carreaux bleus, Cest le lit de ma uitre-. il y a deux berceauv sur des chaises de Ujîs au pied du lit: Fun grand, l'autre p*'tit. O' sont les benreaiix de mes plus jeunes sœurs qui dorment d«-jà depuis longtemps. Ln grand feu de ceps de vigne brûle au fond d'une cheminée de pienvs blanch*^ dont le marleau de la Révolution a ébréchè en plusieurs endroits la tablette en bridant b-s annoiries ou les fleurs de lis des ornements. La plaque de fonte du foyer est reloumée aussi, i^arce que, sans doute, elle dessinait sur sa surface opposée les armes du roi : de grosses |>outres noircies jKir la fumée, ainsi que les planches qu'elles portent, forment le plafond. Sous les pieds, ni panjuet ni lapis: de simples carreaux de brique non vernissés, mais de couleur de terre et cassés en mille morceauv par les souliers ferrés et par les sabots de bois des paysans qui en avaient fait leur salle de danse pendant rempri>oiinement de mon père. Aucune tenture, aucun |>api*'r peint sur les murs de la chambre: rien que le plâtre éraillé à plusieurs places et laissant \oir la pien^e nue du mur, comme on voit les membres et les os à travers un