‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 131 sur 269 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

\àmes à Cbambéry ; je m*y arrêtai un jour ou deux pour le \oir eu allant pour la première fois en Italie. Notre amitié se renoua avec plus de connaissance de nous-mêmes et avec une mutuelle inclination d'esprit plus prononcée que jamais. Trois ans de séparation nous avaient appris à nous regretter. Nous nous jurâmes une fraternité sérieuse et inalli^rable. Nous nous sommes tenu parole. Depuis ce jour nous rip nous sommes plus quittés de cœur et d'esprit.

Nous avons vécu à deux. Il vint me rejoindre à Rome six mois après. Nous voyageâmes longtemps ensemble ; nous achevâmes Tun à l'autre notre éducation : ce qui manquait h l'un, l'autre le lui donnait. Dans cet échange quotidien de nos facultés, il apportait l'idée, moi le sentiment; la critique, moi l'inspiration; la science, moi l'imagination. Il n'écrivait jamais rien ; il était comme ces esprits délicats qui ne se satisfont jamais de leur œuvre et qui préfèrent la garder «'ternellement à l'état de conception dans leur sein plutôt que de la produire imparfaite et de profaner leur idéal en le manifestant. Ce sont les plus grands esprits. Ils désespèrent tfatteiiidre jamais par la parole, par l'art et par l'action, à la ;;i*andeur de leurs pensées. Ils vivent stériles ; mais ce n'est pas par impuissance : c'est par excès de force et par la passion maladive de la perfection. Ces hommes sont les vierges <!»» l'esprit. Ils n'épousent que leur idéal et meurent sans rien laisser d'eux à la terre. C'est ainsi que Virieu est mort en «emportant un génie inconnu avec lui.

Rentrés en France, nous ne nous quittâmes presque plus. A Paris, nous habitions ensemble. L'été , j'allais passer des

mois entiers au sein de sa famille, dans la solitude de sa demeure en Dauphiné, entre sa mère, toute consacrée à Dieu, et sa plus jeune sœur, toute consacrée à sa mère et à lui. Cette sœur (son nom était Stéphanie), quoique jeune, ' riche et charmante, avait dès lors renoncé au monde et au mariage pour se dévouer, tout entière à sa famille et à la peinture, dont elle avait le génie. Elle était le Greuze des femmes.

Nous passions les longues journées de l'automne à lui faire des lectures pendant qu'elle peignait , ou à concevoir pour elle des sujets de tableaux auxquels la rapide improvisation de son crayon donnait à l'instant la forme et la vie. Elle adorait son frère et elle s'intéressait à moi à cause de lui. M"" de Virieu, assise dans un grand fauteuil , au coin de la cheminée, silencieuse et recueillie dans la tristesse et dans la prière intérieure, présidait ces studieuses soirées de famille ; elle jetait de temps en temps un regard tendre et un sourire distrait de notre côté, comme pour nous dire: (( Je ne participe à une joie de la terre que par vous. »

La vie calme et innocente de cette sainte maison me rafraîchissait et me reposait le cœur presque toujours agité ou fatigué de passions. C'était le recueillement de mes jeunes années.

Au moment de la chute de l'empire, que Virieu et tous les jeunes hommes de ce temps ne détestaient pas moins que moi, nous entrâmes ensemble dans la maison militait^ du roi. Nous en sortîmes ensemble quand cette garde fut licenciée. Nous entrâmes ensemble dans la carrière diplomatique. Il suivit le duc de Richelieu en Allemagne. Il fut attaché k l'ambassade du duc de Luxembourg au Brésil. 11 accompagna M. de La Ferronays au congrès de Vérone. Il fut secrétaire de la légation à Turin et à Munich. Des peines secrètes altérèrent sa santé. Il quitta la diplomatie et rentra dans sa famille. Ces absences, que nous remplissions d'une correspondance de tous les jours, n'avaient relâché en rien les liens de notre amitié. Nous nous entendions de plus loin, voilà tout. Notre bourse était commune comme l'étaient nos

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