‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 132 sur 269 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

|H*nsées. Combien de fois n*a4-il pas comblé de sa fortuneles insuffisances ou les désastres de la mienne ! Il ne savait l»as si je le rembourserais jamais, il ne s'en inquiétait pas. Il aurait dépensé son âme pour moi sans compter avec sa propre Tîe. Gomment aurait-il compté avec sa fortune?

Moi-même je ne lui faisais pas l'affront d'être reconnaissant. Ma reconnaissance, c'était de ne pas compter et de ne rien séparer entre nous. Combien n'y a t-il pas à lui dans ce^ qui est aujourd'hui à moi! Esprit, âme, cœur, fortune, Dieu seul pourrait dire : « Ceci est de l'un, ceci est de l'autre. » Les hommes ainsi unis devraient pouvoir confondre leur mémoire de même qu'ils ont confondu leur vie , et s'ap- [M'ier du même nom dans la postérité comme un être colleclif. Cela serait à la fois plus vrai et plus doux. Pourquoi deu\ îioms où il n'y eut, en réalité, qu'un seul homme ?

Il épousa, quelques années après, une jeune personne dont la grâce modeste, la vertu et l'attachement passionnés iMisevelirent pour jamais sa vie dans l'obscurité d'une félicité domestique. Son esprit si supérieur ne faiblit pas, mais il s'abattit du nuage sur le sol. Son âme, autrefois curieuse et sceptique, crut avoir trouvé la mérité dans le bonheur et le repos dans la foi de sa mère. Il se renferma dans l'amour de sa femme et de ses enfants. 11 borna sa vie et n'en franchit plus la borne. Son cœur ne sortait de cette enceinte de famille que par l'amitié pour moi , qui s'était conservée en lui tout entière. Du bord oii il s'était assis, il me regardait marcher, monter ou tomber. Il croyait plus au passé qu'à favenir, comme tous les hommes fatigués du temps. 11 s'intéressait peu aux agitations présentes du monde politique. Il ne les regardait que de côté. Il aimait toujours la liberté, mais il ne Tattendait que do Dieu, comme il ne voyait de

Stabilité que dans la foi. Le mysticisme de sa mère jetait ses consolantes illusions sur sa piété.

Il m'écrivait souvent sur les affaires du temps. Ses lettres étaient tristes et graves, comme la voix d'un homme qui parle du fond du sanctuaire à ceux qui sont sur la place publique. Une fois, je fus quinze jours sans recevoir de ses lettres. J'en reçus une de sa sœur qui m'apprenait sa fin. II était mort dans les bras de sa femme en bénissant ses fils et en me nommant parmi ceux qu'il regrettait de laisser sur la terre et qu'il désirait de retrouver ailleurs. La religion avait immortalisé d'avance son dernier soupir. Sceptique en commençant le chemin, à mesure qu'il avait avancé dans la vie il avait vu plus clair. A l'extrémité de la route il ne doutait plus. Il touchait à Dieu !

Je perdis en lui le témoin vivant de toute la première moitié de ma vie. Je sentis que la mort déchirait la plus chère page de mon histoire ; elle est ensevelie avec lui.

Ce fut en Dauphiné, dans les ruines du vieiix château de sa famille, appelé Pupetières, que j'écrivis pour lui la méditation poétique intitulée Le Vallon. Ces vers rappellent le site et les sentiments que cette solitude , ces bois et ces eaux faisaient alors murmurer en nous. Si l'on écrivait le murmure des bois et des eaux, on aurait mieux que ces faibles strophes. L'âme du poète est une eau courante qui écrit ses murmures et qui les chante ; mais nous les écrivons avec les notes de l'homme, et la nature avec les notes de Dieu.

Après avoir quitté définitivement le service, je rentrai dans la maison paternelle, et je repris mes voyages. Ils me portaient souvent vers les Alpes. C'est ici le lieu de parler d'un homme qui m'y attirait le plus. Cet homme était le baron Louis de Yignet. Il est mort, il y a peu d'années, ambassadeur de Sardaigne à Naples. Sa tombe renferme une

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