‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 133 sur 269 · LIVRE ONZIÈME. :i · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME. :i

dos plus chères reliques de la vie de mon cœur. Que peut Ihomme pour l'homme qui n'est plus? Rien qu'une froide épitaphe. La pierre garde la mémoire plus longtemps que le cœur; c'est pour cela qu'on grave un nom et un mot sur un sépulcre. Mais quand la génération est éteinte, les hommes qui passent ne comprennent plus ni le mot ni le nom. Il faut donc les expliquer.

Louis de Yignet, que je connus au collège, était âls d'un ^nateur de Chambéry, et neveu par sa mère du comte Joseph de Maistre , le philosophe, et du comte Xavier de Maistre , le Sterne du siècle, mais le Sterne plus sensible et plus naturel que l'écrivain anglais.

Louis de Vignet et moi nous étions, au collège des jésuites, les deux enfants rivaux qui se disputaient toutes les palmes que l'orgueil imprudent des maîtres se plaisait à pré- M*nler à Témulation de leure condisciples. Plus âgé que moi de quelques années, d'une pensée plus mûre, d'une volonté plus forte à son œuvre, il l'emportait souvent. Je n'étais point jaloux; la nature ne m'avait pas fait envieux. Quant à lui, il paraissait peu satisfait de la victoire et humilié des défail(»s. Celaient l'Italien et le Français aux prises. Nos deux natures présentaient dans le visage comme dans le caractère le contraste de ces deux types nationaux. Vignet était un ?rand jeune homme maigre, un peu voûté, penchant sur sa poitrine un front couvert de cheveux noirs. Son teint était |K\le et un peu cuivré ; son œil enfoncé se cachait sous de longs cils; son nez aquilin et effilé était sculpté avec une admirable finesse. Ses lèvres minces se desserraient rarement. Ine expression habituelle d'amertume et de dédain déprimait légèrement les coins de sa bouche. Son menton ôtait coupé à angles droits comme la tête du cheval arabe. L'ovale de sa figure était allongé, flexible et gracieux. 11 parlait peu. Il se promenait seul. Il se sentait par l'dge et par l'énergie du caractère au-dessus de nous. Ses camarades ne l'aimaient pas. Ses maîtres le craignaient. Il y avait du mécontent dans son silence et du conspirateur dans sa solitude.

11 ne dissimulait pas son mépris pour les exercices reli-

i70 CONFIDENCES.

gieux auxquels on nous assujettissait. Il se vantait de son incrédulité et presque de son athéisme. Je me sentais de l'admiration pour son talent, de la compassion pour son isolement, mais peu de penchant pour sa personne. Il y aYail dans son regard quelque chose du Faust allemand qui fascinait la pensée comme une énigme, arrachait Fadmiration. jnais qui repoussait l'intimité.

Aucun des hommes que j'ai connus n'avait reçu de la jiature de si puissantes facultés. Son esprit était un instrument aiguisé et fort dont sa volonté se servait à tout sans que rien j*ésistàt. Il avait le don naturel du style, comme si sa plume eût suivi le calque des plus grands écrivains. Il était naturellement antique dans le discours, poète harmonieui <^t sensible dans les vers, philosophe hardi et dominateur avant l'âge de la pensée. Nous pâlissions tous devant lui dans nos compositions. Seulement il péchait par excès de réminiscences et par un peu d'apprêt. Le naturel et l'improvisation plus vraie me donnaient quelquefois l'avantage. Je ne le dépassais que par l'absence de quelques défauts, mais j'étais loin de me prévaloir de ces victoires , et je sentais plus qiio pei*sonne sa supériorité d'âge, de travail et de talent.

Wll

Il sortit de ses études trois ans avant moi. il laissa un nom parmi nous, comme cette trace qu'un homme supérieur laisse en traversant une foule et qui ne se referme que longtemps après. Nous en parlions avec une admiration mêlée d'un peu de terreur. Nous le croyions appelé à quelque haute mais sinistre vocation. Nous en attendions je ne sais quoi de grand. C'était comme le pressentiment d*une destinée. Nous apprîmes qu'il faisait ses études de droit à l'école de Grenoble; que là, comme ailleurs, il était admiré mais peu aimé ; qu'il vivait dans un fier dédain de la foule; qu'il ne donnait dans aucune des sottes vanités de la jeunesse de

Page 1