‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 134 sur 269 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

ces écoles ; qu'il se faisait même une gloire stoique de sa pauvreté, comme Machiavel enfant, et qu'on le rencontrait souvent dans la rue en plein jour portant lui-même ses souli(>rs percés à raccommoder à l'échoppe voisine, ou mangeant ti«'*rement son morceau de pain , un livre sous le bras. Gett*; lierté de sobriété et de mâle indépendance bravait le mépris <ie ses camarades et dénotait une àme plus forte que leur raillerie. Mais on ne le raillait pas, on le respectait, et les pivu\es qu'il donnait dans l'occasion de ses talents comme lê|;iste et comme orateur le plaçaient déjà très-haut dans IV piuion de la ville.

11 y avait six ans que nous nous étions séparés, quand le hasard nous réunit à Ghambéry, où je passais quelques jours (*u revenant d'une course dans les Alpes. J'étais alors dans toute rébullition de mes plus Tertes et de mes plus âpres années. Il n'y avait ni assez d'air dans le ciel, ni assez de feu 4lans le soleil, ni assez d'espace sur la terre pour le besoin d'aspiration , d'agitation et de combustion qui me dévorait. J'étais une fièvre vivante; j'en avais le délire et l'inquiétude dans tous les membres. Les habitudes régulières de mes années d'étude et la douce piété de ma mère et de nos maîtres étaient loin de moi. Mes amitiés se profanaient au hasard comme mes sentiments. J'étais lié avec ce qu'il y a\ait de plus évaporé et de plus turbulent, sous des formes heureuses, dans la jeunesse de mon pays et de mon époque. J'allais aux égarements par toutes les pentes, et cependant ces égarements me répugnaient. Ils n'étaient que d'imitation «"t non de nature. Quand j'étais seul , la solitude me purifiait.

C'est dans ces dispositions que je rencontrai Vignet. J'eus peine à le reconnaître. Jamais si peu d'années n'avaient op<^ré un changement si complet dans une physionomie. Je vis on jeune homme au maintien modeste, k la démarche lente et pensive , au timbre de parole sonore et caressant, à la figure reposée et harmonieuse, voilée seulement d'une ODubre de mélancolie. Il vint à moi plutôt comme on père à ^on enfant que comme un jeune homme à son camarade. Il

m'embrassa avec attendrissement. 11 s*accusa de mauvaises jalousies que nos rivalités de succès dans les lettres lui avaient autrefois inspirées; il me dit qu'il ne lui en restait dans Tâme que la honte, le repentir, et le désir passionné de se lier pour la vie avec moi d'une indissoluble amitié. Ses traits, ses gestes, la limpidité de ses yeux bleus , correspondaient à se> paroles. Mon cœur s'ouvrit pour accueillir les épanchements du sien. Je sentais que cet homme grave, austère et tendre, retrempé dans la retraite au fond des montagnes , ayant eu la force de se mettre à part du courant de sottises et de légèretés qui nous entraînait, original dans le bien, tandis que nous nous efforcions d'être de misérables copistes dans le mal, valait mieux que mes amis de plaisirs.

Une onction charmante coulait de ses lèvres. 11 me raconta son changement d'esprit en montant le matin, au lever du soleil, le petit vallon de châtaigniers qui conduit aux Charmettes, ce berceau fleuri du premier amour et du premier génie de Jean-Jacques Rousseau. 11 y avait en ce moment dans Vignet, dans sa taille élancée mais affaissée sur ellemême, dans sa tète inclinée en avant, dans les boucles de ses cheveux noirs sortant de son chapeau par derrière et contrastant avec la pâleur de ses joues creuses, dans sa d<^ marche lente et recueillie, et jusque dans son habit noir, étroit, râpé, boutonné sur sa poitrine, enfin dans le son tendre mais un peu découragé de sa voix, une parfaite ressemblance avec l'image que je m'étais faite du Vicaire Savoyard, cette pittoresque création de Rousseau , ce Platon des montagnes dont le cap Sunium était un pauvre village du Chablais.

Le père de Vignet était pauvre; la Révolution lui avait enlevé la dignité et les appointements de sénateur. 11 s'était

Page 1