‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 135 sur 269 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

retiré dans le seul petit domaine qu'il possédât, à une lieue de Chambéry, auprès d'un joli village appelé Servolex. Il y était, mort quelques années après , pendant que son fils était au collège a^ec moi.

La mère de mon ami, femme adorable et adorée de ses enfants, avait vendu, année par année, quelques champs de rhéritage pour achever l'éducation de ses deux fils et d'une fllle. L'alné de ses ûls, que je ne connaissais pas, vivait à Genève et y étudiait l'administration. La pauvre mère vivait .seule avec sa ûlle à Servolex , dans ce dernier débris des biens de la famille. Elle était tombée en maladie de langueur, par suite du découragement de ses espérances, de la décadence de sa maison et de la mort de son mari. Se sentant mourir elle-même, elle avait rappelé son fils Louis de Grenoble , pour la suppléer dans l'administration du petit bien el pour être le protecteur de sa sœur.

Vignet était accouru. La vue de sa mère mourante l'avait

bouleversé. Une seule passion, sa tendresse filiale pour cette

sainte femme, avait éteint en lui toutes les autres. Son or-

};ueil avait été noyé dans ses larmes. L'exemple de cette

résignation calme et sereine à la mort que lui donnait tous

\e% jours sa mère, Tavait lui-même résigné à la vie. La piété

n*avait pas persuadé, mais elle avait attendri son âme. Ce

Dieu qu'il ne voyait pas encore, il le sentait et l'entendait en

lui. Il avait prié pour la première fois et des milliers de fois

au pied de ce lit de souffrance et de paix. Il s'était fait de la

religion de sa mère pour prier dans la même langue. Elle

avait langui deux ans, elle avait expiré en lui léguant pour

tout héritage sa religion. Il lui avait juré, â l'heure où les

paroles sont sacrées, d'accepter ce legs de son âme. Il tenait

v)n serment. Sa religion, c'était sa mère; sa conviction,

c'était sa promesse ; sa foi, c'était son souvenir.

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Cependant ces deux années d'études tronquées et de carrière interrompue avaient bouleversé tout son avenir. Son ambition était ensevelie sous la pierre du tombeau de sa mère, dans le cimetière de Servolex. Sa santé s'était altérée par risolement et par la tristesse. Ses nerfs , tendus trop jeunes par la pensée et par la douleur, s'étaient brisés. Une mélancolie sereine, mais profonde et incurable, assombrissait tout horizon pour lui. Les hommes et leurs pensées courtes comme eux lui faisaient pitié. Rien ne valait la peine de rien.

11 avait renoncé résolument à toute carrière. 11 avait pris le parti de vivre seul avec sa sœur , jeune personne digne de lui, dans leur pauvre domaine de Servolex. 11 possédait à peu près trente mille francs en vignes, en bois et en terres autour de la maison , dont le revenu suffisait à sa vie frugale et à ses désirs retranchés. Des livres, la prière, quelques occupalions littéraires, remplissaient ses joui*s. Peut-être aimait-il au fond de l'âme une jeune persoixne de sa famille, orpneline et pauvre comme lui, et qui était souvent la compagne de sa sœur. Mais cet amour, s'il existait, ne se trahissait jamais que par la constance d'un culte silencieux. 11 croyait trop peu à sa fortune pour y associer une pauvre fille. 11 ne manquait à son cœur qu'un ami. Il s'olErait à être le mien.

Bien souvent, depuis six ans, il avait pensé à moi comme iji seul cœur auquel il voulût attacher le sien. Il n'avait pas osé m'écrire. Il savait que son caractère acide alors et sau- \age avait laissé à ses camarades de l'éloignement pour lui. Il savait aussi que j'étais plongé, avec des amis de circonstance, dans toutes les légèretés de la vie du monde. 11 lo déplorait pour moi. Je n'étais pas de cette chair dont h* monde fait ses jouets et ses idoles. J'avais une âme qui surnageait sur ce cloaque de vanités et de vices. Cette âme devait

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