LIVRE ONZIÈME
aspirer en haut et non en bas. Ma mère était pieuse comme la sienne. Elle devait souffrir de l'air vicié où je vivais. Plus Hgé que moi par les années, mais surtout par le malheur, qui compte les années par jours, il m'offrait une affection (>lus sainte et plus vraie que celle des jeunes compagnons de mes égarements. 11 se dévouait à moi comme à un frère.
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Je sentais la vérité et surtout Taccent de ses paroles, et j en étais touché. Nous entrâmes, en causant ainsi, dans la maison déserte des Charmettes, qu'une pauvre femme nous ouvrit, comme si les maîtres, absents d'hier, avaient dû rentrer le soir. L'image charmante de M'"*' de Warenset celle de* Jean-Jacques Rousseau enfant peuplaient pour nous les trois p<*tites chambresdu rez-de-chaussée. Nous cherchions la place où ils s'asseyaient. Nous parcourûmes l'étroit jardin, nous nous assîmes au bout de l'allée, sous la petite tonnelle de (hèvrefeuille et de vigne vierge où se fil le pi*emier aveu ffun pur amour, depuis si profané. Vignet, quoique chréli<*n par la volonté, avait dans le cœur le même enthousiasme <|ue moi pour Jean-Jacques Rousseau, ce seul écrivain du dixhuitième siècle dont le génie fût une âme. Nous passâmes ime partie du jour dans ce jardin inondé de parfums et de M>leil, comme si les plantes et les arbres se fussent réjouis de i-ecevoir des hôtes dignes d'aimer leurs anciens maîtres. Nous ii>n redescendîmes qu'au coucher du soleil, et nous redes- «f'ndtmes amis.
Je sentais combien ce jeune homme, né près du berceau d«' Rousseau, inspiré comme lui, pauvre et malheureux romme lui, mais plus pur et plus religieux que lui, était autU^^iSus de ceux que j'appelais mes amis, et que je devais aux Miarmettes bien autre chose qu'un vain souvenir de grand homme, l'amitié d'un homme de bien. Mon cœur ne demandait qu'à admirer.
Vignet m'emmena dans sa maison de Servolex et me présenta à sa famille. Deux des oncles de sa mère ylvaient alors à Chambéry ou dans les environs de Servolex. Ils étaient les frères du comte Joseph et du comte Xavier de Maistre, qui résidaient en Russie. L'un était colonel en retraite, Fautre chanoine et bientôt évéque d'Aoste, en Savoie. Ces deux hommes étaient dignes du beau nom que le génie divers de leurs frères a fait depuis à leur maison. Ils avaient, en outre, le génie de la bonté. Leur conversation étincelait de cette lueur de gaieté douce, dont le rire ne coûte rien à la bienveillance. La nature avait fait à cette famille le don de grâce. ' C'était la finesse italienne sous la naïveté du montagnard de la Savoie. Leurs principes étaient austères, leur indulgence excusait tout. Longtemps ballottés par les événements de la Révolution, émigrés, jetés d'un bord à l'autre, ils étaient comme ces rudes pierres de leurs montagnes que les avalanches ont roulées dans le torrent , que le torrent a limées et polies pendant des siècles, qui sont devenues luisantes et douces au toucher, mais qui n'en restent pas moins pierres sous la surface qui les adoucit.
Mêlés à des événements et à des hommes divers , ils saraient tout le siècle par cœur. Le côté plaisant et ironique des choses leur apparaissait toujours avant tout. Ils ne prenaient au sérieux que l'honneur et Dieu. Tout le reste était pour eux du domaine de la comédie humaine. Ils se moquaient lie la pièce, mais ils avaient de la pitié pour les acteurs.
Le chanoine surtout était l'esprit le plus excentrique elle plus original que j'aie jamais connu. Il écrivait le matin des