LIVRE ONZIÈME
sermons dont il nous lisait des fragments le soir, et il faisait un recueil de toutes les anecdotes bouffonnes, mais chastes, qu*il ayalt pu récolter dans sa tournée : une espèce de dictionnaire de la gaieté ou d'encyclopédie du rire à l'usage de* la Camille et des voisins. Mais ce rire était celui d'un ange et d'an saint. Il ne devait coûter ni rougeur au front, ni larmes aux victimes. C'était le côté plaisant de la nature, mais jamais le mauvais côté. 11 était très-lié avec M"** de Staél, dont i! n'aimait pas les principes, dont il plaisantait l'enthousiasme, mais dont il adorait la bonté. Leur correspondance était fréquente et bizarre. C'était l'agacerie charmante de Tesprit et du génie. C'était la religion gracieuse et tolérante jetant un peu de poussière aux ailes de la philosophie, mais sans vouloir les souiller. C'était le badinage courtois de la poésie et de la prose. Elles se faisaient briller en luttant. Je passai des journées délicieuses dans cette intimité de famille.
Ce fut à une autre époque que j'y connus le comte Joseph de Maistre, le frère aîné de tous ces frères, le Lévi de cette tribu. J'entendis de sa bouche la lecture des Soirées de Saint- Piursbourg avant leur publication. Les amis et les ennemis . de sa philosophie connaissaient également peu l'homme sous l'écrivain.
Le comte de Maistre était un homme de grande taille, d'une belle et mâle figure militaire, d'un front haut et découvert, où flottaient seulement, comme les débris d'une couronne, quelques belles mèches de cheveux argentés. Son œil était vif, pur, franc. Sa bouche avait l'expression habituelle de fine plaisanterie qui caractérisait toute la famille ; il avait dans l'attitude la dignité de son rang, de sa pensée, de son âge. Il eût été impossible de le voir sans s'arrêter et sans soupçonner qu'on passait devant quelque chose de grand.
Sorti jeune de ses montagnes, il avait d'abord vécu à Tarin, puis les secousses l'avaient jeté en Sardaigne, puis en Russie, sans avoir passé par la France, ni par l'Angleterre, ni par l'Allemagne. Il avait été dépaysé moralement dès sa jeanesse. Il ne savait rien que par les livres, et il en avait lu trts-peu. De là sa merveilleuse excentricité de pensée et de
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style. C'était une âme brute, mais une grande Âme; uue intelligence peu policée, mais une vaste intelligence; un style rude, mais un foi*t style. Livré ainsi à lui-même, toute sa philosophie n'était que la théorie de ses instincts religieux. Les passions saintes de son esprit étaient passées chez lui à rétat de foi. Il s'était fait des dogmes de ses préventions. C'était là tout le philosophe. L'écrivain était bien supérieur en lui au penseur, mais l'homme était très-supérieur encore au penseur et à l'écrivain. Sa foi, à laquelle il donnait trop souvent le vêtement du sophisme et l'attitude du paradoxe qui défie la raison, était sincère, sublime, féconde dans sa vie. C'était une vertu antique ou plutôt une vertu rude et à grands traits de l'Ancien Testament, tel que ce Moïse è* jMichel-Ange, dont les membres ont encore l'empreinte du ciseau qui les a ébauchés. Sous les formes de l'homme, on sent encore le rocher. Ainsi ce génie n'était que dégrossi, mais il était à grandes proportions. Voilà pourquoi M. de Maistre est populaire. Plus harmonieux et plus pariait, il plairait moins à la foule, qui ne regarde jamais de près. C'est un Bossuet alpestre.