‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 138 sur 269 · LIVRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIEME

OUe société me fut très-utile. Elle dépaysa mon esprit iW cette philosophie de corps de garde et de cette littérature riïémioée qu'on respirait aIoi*s en France. Elle me monti-a <1<'S hommes de la nature au .lieu de ces copies effacées qui formaient alors le monde pensant à Paris. Elle me transplanta dans un monde original, excentrique, nouveau, dont 1»" type m'avait été inconnu jusque-là. C'était non-seulement la société du génie alpestre dans une vallée de la Savoie, c'était aussi la société de la jeunesse, de la grâce et de la lK>auté; car autour de ces troncs d'arbres séculaires de la famille de Maistre et de Vignet, il y avait des rejetons pleins de sève, des génies en espérance, des âmes en fleur. J' j étais accueilli comme le fils ou le frère de tous les membrt^ de cette étonnante et charmante famille.

Le temps, la mort, les patries différentes, les opinions et les philosophies opposées, nous ont séparés depuis. Mais je *nrais un siècle, que je n'oublierais jamais les journées dignes des entretiens de Boccace à la campagne, pendant la peste à Florence, que nous passions pendant tout un été dans la maison de Bissy, chez le colonel de Maistre, ou dans le pf'tit castel de Ser\ole.i, chez mon ami Louis de Vignet.

Le salon était en plein champ : tantôt un bois de jeunes «pins sur les dernières croupes vertes du mont du Chat,

d'où Ton domine la vallée yraiment arcadieune de Chambëry et son lac à gauche ; tantôt une allée de hautes charmilles du fond du jardin de Servolex, allée élevée en terrasse sur un vallon noyé de feuillages et de hautes vignes entrelacées aux noyers. Le soleil arpentait silencieusement le pan de ciel de lapis entre le mont du Chat et les premières Alpes de Nivoley. L'ombre se rétrécissait ou s'élargissait au pied des arbres. Le comte de Maistre, tête de Platon gaulois, dessiBait en rêvant des figures sur le sable, du bout de son b&ton cueilli sur le Caucase. Il racontait ses longs exils et ses fortunes diverses à ses frères attentifs et respectueux devant lai. L'aînée de ses filles, pensive, silencieuse et recueillie, jouait non loin de là sur le* piano des airs mélancoliques de la Scy- 'thie. Les fenêtres dû salon ouvertes laissaient arriver les notes interrompues par le vent jusqu'à nous. Le chanoine de Maistre, figure socratique adoucie et sanctifiée par le génie chrétien, lisait son bréviaire dans une allée écartée du jardin. Il jetait de temps en temps involontairement vers nous un regard de distraction et de regret. On voyait qu'il était pressé de finir le psaume pour venir se mêler à l'entretien qui courait sans lui.

La plus jeune des filles du comte de Maistre, qui n'avait alors que dix-sept ou dix-huit ans, portait sur son front, dans ses yeux, sur ses lèvres, les rayons du génie de son père. C'était une fille du Sinal, toute resplendissante des lueurs du buisson sacré, tout inspirée des doctrine-s théocratiques de la famille. Elle copiait les écrits de son père; elle écrivait, dit-on, elle-même des pages que sa modestie seule empêchait d'éclater d'un talent naturel à sa maison. C'était une Corinne chrétienne à quelques lieues, au bord d'un autre lac, de la Corinne philosophe et révolutionnaire de Goppet. Je n'ai jamais rien lu de cette jeune fille, mais son

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