LIVRE DOUZIÈME
éloquence était virile, nerveuse et accentuée comme sa voix. L'inspiration religieuse ou politique dont elle était involontairement saisie, la soulevait par moments du banc de gazon où elle était assise près de nous. Elle marchait en parlant sans s*apercevoir qu'elle marchait. Ses pieds semblaient ne pas toucher la terre, comme ceux des fantômes ou des sibylles . qui sortent du sol enchanté. Elle avait des pages de paroles alors emportées par le vent qui auraient été dignes des premiers penseurs et des premiers écrivains du siècle. Nous pâlissions en l'écoutant. Le nom de son père a lui sur elle depuis. La fortune inattendue est venue la chercher dans sa modeste obscurité. Je ne sais ce qu*elle aura fait de son l^énie, arme pour un homme, fardeau pour une femme. Je crois qu'elle l'aura changé en vertus, comme ses richesses en bienfaits.
Louis de Vignet, sa sœur, aussi spirituelle que lui, et moi, nous admirions en silence ces éruptions de grâce, de feu et de foi. La théocratie, prôchée sous un si beau ciel par une si belle bouche, dans une si belle langue, par une jeune ûlle qui ressemblait aux filles d'un prophète, avait en ce tempslà an grand charme pour mon imagination. Ce serait si beau, si le royaume de Dieu n'avait pas des hommes pour ministres! Plus tard, il me fallut reconnaître que le royaume de Dieu ne pouvait être que cette révélation éternelle dont le Verbe est le code et dont les siècles sont les ministres. Je re?ins vite à la liberté, qui laisse penser et parler tous les verbes dans tous les hommes.
Mon ami nous récitait des vers suaves et mélancoliques qu*il allait recueillir un à un dans les bruyères de ses mon-
iHi CONFIDENCES.
tajines et qu*il ne publia jamais, de peur de leur enlever cette fleur que le plein air enlève à Tâme comme aux p^he^i et aux raisins des espaliers. Je commençais aussi alors à en balbutier quelques-uns. Je les récitais en rougissant devaiU le comte de Maistre et ses filles. « Ce jeune Français, disait M. de Maistre à son neveu, a une belle langue pour instrument de ses idées. Nous verrons ce qu'il en fera quand Tàgc des idées sera venu. Que ces Français sont heureux ! ajoutaitil avec impatience. Ah ! si j'étais né à Paris ! Mais je n'ai jamais vu Paris. Je n'ai pour langue que le jargon de nolrp Savoie! »
Il ne savait pas encore que l'homme, c'est la langue, et que ce jargon serait une grande éloquence; que plus les langues sont maniées, plus elles s'effacent, et que le français se retremperait à Servolex dans son génie, comme il s'étail retrempé aux Charmettes dans l'ignorance de J.-J. Rousseau.
Plus tard , le neveu du comte do Malsti'e épousa une de mes plus charmantes sœurs. Elle eut ses jours courts de maternité dans ce même Servolex où nous rêvions aloi's ensemble, et bientôt après elle. y eut son tombeau.
Ici manquent les notes d'environ deux années, pendant lesquelles je n'écrivis pas. J'étais rentn^ ensuite, à la voii de ma mère, dans la maison paternelle, pre^sque ruinée par des revers inattendus
Je vivais aloi's (si cola' peut s'appeler vivrr
•dans des espèces de limbes moitié ténèbres, moitié lumièiv.