LIVRE DOUZIÈME
qui ne pi'étaient à mon âme, à mes senthnenls et à mes pensifs qu'un demi-jour froid et triste comme -un crépuscule d'hiver. Avant d'avoir vécu, j'étais lassé de vivre. Je me retirais, pour ainsi dire, de l'existence dans un recueillement df^nchanté, et dans cette solitude du cœur que l'homme se fait quelquefois à lui-même en coupant tous ses rapports avec le monde et en se séparant de toute participation au mouvement qui l'agite. Sorte de vieillesse anticipée et volontaire dans laquelle on se réfugie avant les années, mais vieillesse fausse et feinte qui couve sous son apparente froideur des jeunesses plus chaudes et plus orageuses que celles qu'on a déjà traversées.
Toute la famille était absente : le père chez un de mes oncles, à la chasse dans les forêts de Bourgogne; la mère en vo\age; les sœurs dispersées ou au couvent. Je passai tout on long été entièrement seul, enfermé avec une vieille servante, mon cheval et mon chien, dans la maison de mon p^^re, à Milly. Ce hameau bâti en pierres grises, au pied d'une montagne tapissée de buis, avec son clocher en pyramide, dont les assises semblent calcinées par le soleil, ses sentiers roides, rocailleux , tortueux , bordés de masures et de fumier, et ses maisons couvertes en laves noircies par les ondées, où végètent des mousses charbonnées comme la suie, rappelle tout à fait un \iliage de Ca labre ou d'Espagne. Cette aridité, cette pauvreté, cette calcinalion, celte privation d'eau, d'ombre, de vie végétale, me plaisaient. Il me semblait que cette nature était ainsi mieux en rapport avec mon âme. J'étais moi-même un cep de cette colline, un chevreau de ce rocher, un bois sans fleur de ces buissons. Ce silence inusité de la maison paternelle, celle solitude du jardin, ces chambres vides, me rappelaient un tombeau. Cotte idée d'un sépulcre ne messeyail pas à mon imaginalion. Je me sentais ou je voulais me sentir mort. J'aimais ce linceul de pierre dans lequel j'étais volontairement enveloppé. Les seuls bruits de la vie qui pénétrassent dans la maison étaient lointains et monotones comme les bruits des champs. Ils sont restés depuis dans mon oreille.
Je crois entendre encore les coups cadencés des fléaui qui battaient la moisson, au soleil, sur Taire de glaise durcie de la cour; les bêlements des chèvres sur la montagne; les voix d'enfants jouant dans le chemin au milieu du jour; les sabots des vignerons revenant le soir de l'ouvrage; le rouel des pauvres fileuses assises sur le seuil de leurs portes, ou les grincements aigus et stridents de la cigale , qui ressemblaient à un cri arraché par la brûlure des rayons du midi dans la vapeur embrasée qui s'exhalait des carrés du jardin.
Les mois se passaient à lire, à rêver, à errer nonchalamment tout le jour, de ma chambre haute au salon désert; du salon à Tétable, où je me couchais avec le chien sur la litière fraîche que je faisais moi-même à mon cheval oisif; de rétable au jardin, où j'arrosais quelques planches de laitue ou de petits pois ; du jardin sur la montagne pelée qui le domine, où je me cachais parmi les plantes de buis, seul feuillage qui résiste par son amertume à la dent des chèvres. De là, je regardais au loin les cimes de neige dentelées des Alpes qui me semblaient et qui me semblent encore le rideau d'une terre trop splendide pour les hommes. J'écoutais avec des délices de recueillement et de tristesse les tintements mélancoliques des clochettes de ces troupeaux qui ne demandent pour tout bonheur à la terre qu'un peu d'herbe à brouter sur ses flancs.
J'aurais écrit des volumes si j'avais noté les intarissables
impressions, frissons de cœur, pensées, joies intérieures ou
mélancoliques qui traversaient mes sens ou mon âme pen*
dant ce long été dans le désert. Je n'écrivais rien ; je laissais
! passer toutes ces sensations et toutes ces modulations en
^ moi-même , comme les brises sur les herbes de la mon-
I tagne, sans s'inquiéter des vagues soupirs qu'elles leur font
rendre, ni des parfums évaporés qu'elles leur enlèvent en
I passant.
Les soupirs et les parfums de mon cœur juvénile ne me paraissaient pas mériter d'être recueillis. J'en étais même arrivé à ce point de découragement et de sécheresse, que je jouissais avec une sorte d'amertume de la sensation de vivre.