LIVRE TROlSIÈMbl
vêtement déchiré. Dans un angle, un petit clavecin ouvert, avec des cahiers de musique du Devin de village de Jean- Jacques Rousseau, épars sur Finstrument; plus près du feu, au milieu de la chambre, une petite table à jeu avec un tapis vert tout tigré de taches d*encre et de trous dans l'étoffe ; sur la table, deux chandelles de suif qui brûlent dans deux chandeliers de cuivre argenté, et qui jettent un peu de lueur et de grandes ombres agitées par l'air sur les murs blanchis de l'appartement.
En face de la cheminée, le coude appuyé sur la table, un homme assis tient un livre à la main. Sa taille est élevée, ses membres robustes. Il a encore toute la vigueur de la jeunesse. Son front est ouvert, son œil bleu ; son sourire ferme et gracieux laisse voir des dents éclatantes. Quelques restes de son costume, sa coiffure surtout et une certaine roideur militaire de l'attitude, attestent l'ofûcier retiré. Si on en doutait, on n'aurait qu'à regarder son sabre, ses pistolets d*ordonnance, son casque et les plaques dorées des brides de son cheval qui brillent suspendus par un clou à la muraille, au fond d'un petit cabinet ouvert sur la chambre. Cet homme, c'est notre père.
Sur un canapé de paille tressée est assise, dans l'angle que forment la cheminée et le mur de l'alcôve, une femme qui paraltencore très-jeune, bien qu'elle touche déjà à trentecinq ans. Sa taille, élevée aussi, a toute la souplesse et toute r élégance de celle d'une jeune fille. Ses traits sont si délicats, ses yeux noirs ont un regard si candide et si pénétrant ; sa peau transparente laisse tellement apercevoir sous son tissu un peu pâle le bleu des veines et la mobile rougeur de ses moindres émotions; ses cheveux très-noirs, mais très-fins, tombent avec tant d'ondoiements et des courbes si soyeuses le long de ses joues, jusque sur ses épaules, qu'il est impossible de dire si elle a dix-huit ou trente ans. Personne ne voudrait effacer de son âge une de ses années, qui ne servent qu'à mûrir sa physionomie et à accojnplir sa beauté.
Cette beauté, bien qu'elle soit pure dans chaque trait si on les contemple en détail, est visible surtout dans l'en-
\iy CONFIDENCES.
somble par rhaiinonîe , par !a gr<ice et surtout par ce rayonnement de tendresse intérieure, véritable b**auté de i'àme qui illumine le corps par dedans, lumière dont le plus beau visage n'est que la manifestation en dehors. Cette jeune femme, à demi renvei-sée sur des coussins, tient une petite fille endormie, la tête sur une de ses épaules. L*enfant roule encore dans ses doigts une des longues tresses noires des cheveux de sa mère avec lesquelles elle jouait tout à l'heure avant de s endormir. Une autre petite tille, plus âgée, est assise sur un tabouret au pied du canapé ; elle repose sa tète blonde sur les genoux de sa mère. Cette jeune femme, c'est ma mère; ces deux enfants sont mes deux plus grandes sœurs. Deux autres sont dans les deux l)erceaux.
Mon père, je Fai dit, tient un livre dans la main. Il lit à haute voix. J'entends encore d'ici le son mâle, plein, nerveux et cependant flexible de cette voix qui roule en larges et sonores pério<les, quelquefois interrompues par les coups du vent conti-e les fenêtres. Ma mère, la tète un peu penchée, écoute en rêvant. Moi, le visage tourné vers mon père et le bras appuyé sur un de ses genoux, je bois chaque parole, je devance cbacfue récit, je dévore le livre dont les pages se déroulent trop lentement au gré de mon impatiente imagination. Or, quel est ce livre, ce premier livre dont la lectui^e, entendue ainsi à l'entrée de la vie, m*apprend réellement ce que c'est qu'un livre, et m'ouvre, pour ainsi dire, le monde de l'émotion, de l'amour et de la rêverie?
Ce livre, c'était la Jérusalem délivrée; la Jérusalem délivrée, traduite par Lebrun, avec toute la majesté harmonieuse des strophes italiennes, mais épurée par le goût exquis du traducteur de ces taches éclatantes d'affectation et de faux brillant qui souillent quelquefois la mâle simplicité du récit du Tasse, comme une poudre d'or qui ternirait un diamant, mais sur lequel le français a soufflé. Ainsi le Tasse, lu par mon père, écouté par ma mère avec des larmes dans les yeux, c'est le premier poète qui ait touché les fibres de mon imagination et de mon cœur. Aussi fait-il partie pour moi Tie la famille universelle et immortelle que chacun de nous se