‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 141 sur 269 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

«le penser, de sentir en vain ; comme ces fleurs qui croissent dans les sites inaccessibles des Alpes, qui végètent sans qu'aucun regard les voie fleurir, et qui semblent accuser la nature de n'avoir ni plan ni pitié dans ses créations.

Une circonstance me confirmait encore dans ces découragements de cœur et dans ces mépris pour le monde. <rétait la société et les entretiens avec un autre solitaire aussi sensible, plus Âgé et plus malheureux que moi. Cette société était la seule diversion que j'eusse quelquefois à mon isolement. D'abord rencontre, puis habitude , cette fréquentation se changeait de jour en jour davantage en amitié. Le hasard semblait avoir rapproché deux hommes d'âge et de condition difiérents, mais qui se ressemblaient par la sensibilité, par le caractère et par la conformité de tristesse, de M)litude d'âme et de découragement du bonheur. L'un de ces hommes, c'était moi ; l'autre, c'était le pauvre curé du village de Bussières, paroisse dont Milly relevait et n'était qu'un hameau.

J'ai parlé, dans le récit des premières impressions de mon enfance, d'un jeune vicaire qui apprenait le catéchisme et le latin aux enfants du village, chez le vieux curé de Bussières, et qui, répugnant par sa nature et par son âge à cette pédagogie puérile â laquelle il était condamné, laissait là avec dégoût le livre et la férule, et, prenant ses chiens rn laisse et son fusil sur l'épaule, s'échappait du presbytère avant que l'aiguille eût marqué l'heure de la fin de la leçon, et allait achever la journée dans les champs et dans les bois de DOS montagnes. J'ai dit qu'il se nommait l'abbé Dumont; que le presbytère paraissait être pour lui plutôt une maison paternelle qu'un vicariat de village ; que sa mère âgée, mais encore belle et gracieuse, gouvernait la cure de temps immémorial; qu'il y avait quelque parenté mal définie entre

le vieux curé et le jeune vicaire; que cette parenté lointaine donnait à celui-ci Fattitude d*un flls plus que d*un commensal dans la maison.

EnQn, j*ai raconté comment Tévéque de Hâcon, homme de mœurs faciles et raffinées autant qu'homme de lettres et d*étude, avait pris dans son palais le jeune adolescent, et ravait fait élever dans toutes les habitudes, dans toutes les libertés et dans toutes les élégances de la société trv$mondaine dont son palais épiscopal était le centre avant la Révolution. La Révolution avait dispersé cette société, confisqué le palais, emprisonné Févéque et renvoyé le jeune secrétaire du sein de ce luxe et de ces délices dans le pauTiv presbytère de Russières. Le vieux curé était mort. Le jeune homme s*était fait prêtre; la cure avait passé comme un héritage au jeune ecclésiastique.

L'abbé Dumont avait alors trente-huit ans. Sa taille était élevée, ses membres souples, son attitude martiale, son costume laïque, leste, soigné, comme s*il eût voulu, sans manquer tout à fait aux convenances, se rapprocher néanmoins le plus possible de Thabit de F homme du monde, et faire oublier aux autres et à lui-même un état qui lui avait été imposé tard.

Son visage avait une expression d'énergie, de fiert'', de virilité, qu'adoucissait seulement une teinte de tristesse douce, habituellement répandue sur sa physionomie. On y sentait une nature forte, enchaînée sous un habit par quelques liens secrets qui l'empêchent de se mouvoir et d'éclater. Le contour des joues était pâle comme une passion contenue; la bouche fine et délicate ; le nez droit, modelé avec une extrême pureté de lignes, renflé et palpitant vers les narines, ferme, étroit et musculeux vers le haut, où il se lie au front et sépare les yeux. Les yeux étaient d'une couleur bleu de mer mêlé I de teintes grises comme une vague à l'ombre; les regards

I étaient profonds et un peu énigmatiques, comme une confi-

dence qui ne s'achève pas ; ils étaient enfoncés sous l'arcade proéminente d'un front droit, élevé, large, poli par la pensée. Ses cheveux noirs, déjà un peu éclaiixis par la fin de sa jeu-

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