LIVRE DOUZIÈME
liesse , étaient ramenés sur ses tempes en mèches lisses, luisantes, collées à la peau, dont elles relevaient la blancheur. Ils ne laissaient apercevoir aucune trace de tonsure. Leur lim?sse et la moiteur habituelle de la peau leur donnaient au sommet du front et vers les tempes quelques inflexions à peine perceptibles, comme celles de Tacanthe autour d*un rhapiteau de marbre.
Tel était l'extérieur de Thomme avec lequel , malgré la distance des années, la solitude , le voisinage, la conformité (le nature, Tattrait réciproque , et enfln la tristesse même de nos deux existences, allaient insensiblement me faire nouer une véritable et durable amitié.
Cette amitié s*est cimentée depuis par les années; elle a ilun' jusqu'à sa mort, et maintenant, quand je passe par le village de Bussières, mon cheval, habitué à ce détour, quitte le grand chemin vei*s une petite croix, monte un sentier n)cailleux qui passe derrière l'église, sous les fenêtres de l'ancien presbytère, et s'arrête un moment de lui-même auprès du mur d'appui du cimetière. On voit par-dessus ce mur la pieri*e funéraire que j'ai posée sur le corps de mon ami. J'y ai fait écrire en letti-es creuses, pour toute épitaphe, :>on nom à c6té du mien. J'y donne un moment en silence tout ce que les vivants peuvent donner aux morts : une pen- <^'^... une prière... une espérance de se retrouver ailleurs!...
Nous nous liâmes naturellement et sans le prévoir. Il n'avait que moi avec qui il pût s'entretenir, dans ce désert d'hommes, des idées, des livres, des choses de Fâme qu'il H^ait cultivées avec amour dans sa jeunesse et dans le palais de révèque de Mc'^con. Il les cultivait solitairement encore dans l'isolement oii il était confiné. Je n'avais que lui avec qui je pusse épancher moi-même mon c\ine débordante d'iniprpssionset de mélancolie.
Nos rencontres étaient fréquentes: le dimanche à Féglise; les autres jours, dans les sentiers du village, dans les buis ou dans les genêts de la montagne. J'entendais de ma fenêtre rappel de ses chiens courants.
A force de nous rencontrer ainsi à toute heure, noos finîmes par avoir besoin l'un de l'autre. Il comprit qu'il y avait dans l'Âme de ce jeune homme des germes intéressants à regarder éclore et se développer. Je compris qu'il y avait dans cet homme mûr et fatigué de vivre une destinée âpre et trompée, comme était la mienne en ce moment; une âme malade mais forte, auprès de laquelle mon âme se vengerait de ses propres malheurs en s'attachant du moins à un autre malheureux.
Je lui prétais des livres. J'allais toutes les semaines les louer dans un cabinet de lecture à Mâcon, et je les rapportais à Milly dans la valise de mon cheval. Il me prétait, lai, les vieux volumes d'histoire de l'Église et de littérature sacrée qu'il avait trouvés dans la bibliothèque de l'évéque de Mâcon. 11 avait eu ce legs dans son testament. Nous nous entretenions de nos lectures. Nous nous apercevions ainsi, par la conformité habituelle de nos impressions sur les mêmes ouvrages, de la consonnance de nos esprits et de nos cœors. Chaque jour, chaque livre, chaque entretien, amenaient une découverte et comme une intimité involontaire de plus entre nous. On s'attache par ce qu'on découvre de semblable à soi dans ceux qu'on étudie. L'amour et l'amitié ne sont au fond que l'image d'un être réciproquement entrevue et doublée dans le cœur d'un autre être. Quand ces deux images se confondent tellement que les deux n'en font plus qu'une, l'amitié ou l'amour sont complets. Notre amitié s'ache^^it ainsi tous les jours.
Bientôt nous ne nous contentâmes plus de ces rencontres fortuites dans les chemins des deux hameaux. Il vint chez