LIVRE DOUZIÈME
moi, j'allai chez lui. 11 n'y avait entre sa maison et celle de mon père qu'une colline peu élevée à monter et à descendre. Au bas de cette colline, cultivée en vignes rampantes, on tn)uvalt une fontaine sous des saules et un sentier creux t'utre deux haies qui traversait des prés.
Au bout de ces prés, une petite porte fermée par un ver* iDU donnait accès dans un jardin potager entouré de murs tapissés d* espaliers. A Textrémité de ce jardin , une maison basse et longue avec une galerie extérieure dont le toit portait sur des piliers de bois. Une petite cour entourée d'un hangar, d'un four et d'un bûcher. Sur le mur d'appui de la galerie, deux beaux chiens couchés et hurlant quand on ()u\rait la porte. Quelques pots de réséda et de fleurs rares sur le palier. Quelques poules dans la cour, quelques pigeons b\xr le toîl. Cétait le presbytère.
Du côté opposé au jardin, la maison donnait sur le cimelif^re, vert comme un pré mal nivelé autour de l'église. Pardi'ssus le cimetière, le regard s'étendait par une échappée d^ \ue sur des flancs de montagnes incultes entrecoupées de hauts «châtaigniers. L'œil glissait ensuite obliquement sur une sombre et noire vallée qui se perdait l'été dans la vapeur chaade du soleil, l'hiver dans la fumée du brouillard ou des oaux. Le son de la cloche qui tiatait, auxArois parties du jour, aux baptêmes et aux sépultures, les pas des paysans revenant de l'ouvrage , les vagissements d'enfants qui pleuraient à midi et le soir pour appeler les mères attardées sur les portes des chaumières, étaient les seuls bruits qui pénétrassent du dehors dans cette maison. Au dedans on n'entendait que le petit tracas que faisaient la mère du curé et sa j'Miue nièce en épluchant les herbes pour la soupe ou en «'trudant le linge sur la galerie.
Bientôt je fus un héie de plus de cette l^umble maison, un convive de plus à cette pauvre table. J'y descendais prea-
font trouver le vin bon aux sobres paysans de nos vallées. L'abbé Dumont, bien qu'il n'eût pas la moindre sensualité de table, ne dédaignait pas, pour soulager sa vieille mère et pour former sa nièce, d'aller lui-même quelquefois surveiller le pain au four, le rôti à la brocbe, les œufs ou les légumes sur le feu, et d'assaisonner de sa main les mets simples on étranges que nous mangions ensemble, en nous égayant sur l'art du mattre d'bôtel. C'est ainsi que j'appris moi-même à accommoder de mes propres mains ces aliments journaliers du pauvre habitant de la campagne, et à trouver du plaisir et une certaine dignité paysanesque dans ces travaux domestiques du ménage , qui dispensent l'homme de la servitude de ses besoins, et qui l'accoutument à redouter moins l'indigence ou la médiocrité.
Après le souper, nous nous entretenions, tantôt les coudes sur la nappe, tantôt au clair de lune sur la galerie, de ces sujets qui reviennent éternellement, comme des hasards inévitables, dans la conversation de deux solitaires sans autre affaire que leurs idées : le sort de l'homme sur la terre, la vanité de ses ambitions, l'injustice du sort envers le talent et la vertu, la mobilité et l'incertitude des opinions humaines, les religions, les philosophies, les littératures des différents ftges et des différents peuples, la préférence à donner à yA grand homme sur tel autre, la supériorité de tel orateur ou de tel écrivain sur les orateurs et les écrivains ses émules, la grandeur de l'esprit humain dans certains hommes, sa petitesse dans certains autres; puis des lectures de passages de tel ou tel écrivain pour justifier nos jugements ou motifer nos préférences ; des fragments de Platon, de Cicéron, de SénSque, de Fénelon, de Bossuet, de Voltaire, de Rousseau, livres étalés tour à tour sur la table , ouverts, fermés, roR( verts, confrontés, discutés, admirés ou écartés, comme des