‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 144 sur 269 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

cartes de ce grand jeu de l*âme que le génie de l'homme joue avec l'énigme de la nature depuis le commencement jusqu'à la fin des siècles.

Quelquefois, mais rarement, de beaux vers des poètes anciens récités par moi dans leur langue, sous ce même toit où j'avais appris à épeler les premiers mots de grec et de latin. Mais les vers tenaient peu de place dans ces citations et dans ces entretiens. L'abbé Dumont, ainsi que plusieurs des hommes supérieurs que j'ai le plus connus et le plus aimés dans ma vie, ne les goûtait pas. De la parole écrite, il n'appréciait que le sens et très-peu la musique. Il n'était pas doué de cette espèce de matérialité intellectuelle qui associe, dans le poète, une sensation harmonieuse à une idée ou à un sentiment, et qui lui donne ainsi une double prise sur rhomme par l'oreille et par l'esprit.

Il lui semblait, et il m'a souvent semblé plus tard à moimême, qu'il y avait en effet une sorte de puérilité humiliante pour la raison dans cette cadence étudiée du rhythme et dans cette consonnance mécanique de la rime qui ne s'adressent qu'à l'oreille de l'homme et qui associent une volupté purement sensuelle à la grandeur morale d'une pensée ou à Ténergie virile d'un sentinfient. Les vers lui paraissaient la langue de l'enfance des peuples; la prose, la langue de leur maturité. Je crois maintenant qu'il sentait juste. La poésie n'est pas dans cette vaine sonorité des vers; elle est dans l'idée, dans le sentiment et dans l'image, cette iriniU de la parole, qui la change en Verbe humain. Les versîûcateurs diront que je blasphème, les vrais poètes sentiront que j'ai raison. Changer la parole en musique, ce n'est [>as la perfectionner, c'est la matérialiser. Le mot simple, juste et fort pour exprimer la pensée pure ou le sentiment nu , sans songer au son pas plus qu'à la forme matérielle du

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mot, voilà le style, voilà l'expression, voilà le verbe. Le reste est volupté, mais enfantillage : Nugx canarx. Si vous en doutez, associez en idée Platon à Rossini dans un même homme. Qu'aurez -vous fait? Vous aurez grandi Rossini, sans doute, mais vous aurez diminué Platon.

Je ne contestais alors ni je n'approuvais cette répugnance instinctive de certains hommes de pensée mâle aux séductions sonores de la pensée versifiée. J'aimais les vers sans théorie, comme on aime une couleur, un son, un parfum da1)s la nature. J'en lisais beaucoup, je n'en écrivais pas.

De ces sujets littéraires, nous arrivions toujours, par une déviation naturelle, aux questions suprêmes de politique, de philosophie et de religion. Nourris l'un et l'autre de la moelle de l'antiquité grecque et romaine , nous adorions la liberté comme un mot sonore avant de l'adorer comme une chose sainte et comme la propriété morale dans l'homme libre.

Nous détestions Fempire et ce régime plagiaire de la mo* narchie; nous déplorions qu'un héros comme Bonaparte ne fût pas en même temps un complet grand homme, et ne fit servir les forces matérielles de la Révolution tombées de lassitude dans sa main qu'à reforger les vieilles chaînes de despotisme, de fausse aristocratie et de préjugés que la Révolution avait brisées. L'abbé Dumont, quoiqu'il eût le jacobinisme en honneur, conservait de la république unexertaiDe verdeur âpre mais savoureuse sur les lèvres et dans le cœur. 11 me la communiquait sans y penser. Mon âme jeune, pure de viles ambitions, indépendante comme la solitude , aigrie par la compression du sort qui semblait s'obstiner à me fermer le monde , était prédisposée à cette austérité d'opinion qui console des torts de la fortune en la faisant mépriser dans ceux qu'elle favorise, et qui aspire au gouvernement de la seule vertu. La Restauration , qui nous avait enivrés

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