LIVRE DOUZIÈME. S
l'un et l'autre d*espéraDces, commençait à les décevoir. Elle laissait penser, du moins, lire , écrire , discuter. Elle avait le bruit intestin des gouvernements libres et les orages de To* pinion. Mais l'adoration superstitieuse du passé, soufQée par des courtisans incrédules & un peuple vieilli de deux siècles en vingt-cinq ans, nous désenchantait. Nous ne murmurions pas, de peur de nous confondre avec les partisans de l'empire; mais nous gémissions tout bas et nous remontions ou nous descendions les siècles pour y retrouver des gouvernements dignes de l'humanité. Hélas! oii sont-ils?...
Quant à la religion, le fanatisme qu'on s'efforçait alors de raviver sous ce nom par les cérémonies, les processions, les prédications, les congrégations moins religieuses que dynastiques, nous semblaient un misérable travestissement d'un parti politique voulant se consacrer aux yeux du peuple par Taffectation d'une foi dont il ne prenait que l'habit. Il était aisé de voir que l'abbé Dumont était philosophe comme le siècle où il était né. Les mystères du christianisme qu'il accomplissait par honneur et par conformité avec son état, ne lui semblaient guère qu'un rituel sans conséquence, un code de morale illustré de dogmes symboliques et de pratiques traditionnelles qui n'empiétaient en rien sur son indépendance d'esprit et sur sa raison. C'était la langue du sanctuaire dans laquelle il parlait de Dieu à un peuple enfant, disait -il. Mais, rentré chez lui, il en parlait dans la langue de Platon, de Gicéron et de Rousseau.
Cependant , bien que son esprit fût incrédule , son âme, amollie par l'infortune , était pieuse. Son souverain bonheur eût été de pouvoir donner à cette piété vague la forme et la réalité d*une foi précise. Il s'efforçait de courber son intelligence sous le joug du catholicisme et sous les dogmes de son état. Il Usait avec obstination le Génie du Christianisme.
par M. de Chateaubriand , les écrite de M. de Bonald , ceux de M. de Lamennais, de M. Frayssinous, du cardinal de Beausset, tous ces oracles plus ou moins éloquents sortis tout à coup, à cette époque, des ruines du christianisme. Mais son esprit sceptique, rehelle à la logique de ces écrivains, admirait leur génie plus qu'il n'adoptait leurs dogmes. Il s'attendrissait, il s'exaltait, il priait avec leur style, mais il ne croyait pas avec leur foi.
Quant à moi, plus jeune, plus sensible et plus tendre d'années que lui , je me prétais davantage à ces séductions de la religion de mon enfance et de ma mère. La piété me revenait dans la solitude; elle m'a toujours amélioré, comme si la pensée de l'homme isolé du monde était sa meilleure conseillère. Je ne croyais pas de l'esprit, mais je voulais croire du cœur. Le vide qu'avait creusé dans mon âme ma foi d'enfant, en s'évaporant dans les dissipations de ces années de repentir et de tristesse , me semblait délicieusement comblé par ce sentiment d'amour divin qui se réchauffait sous la cendre de mes premiers égarements, et qui me purifiait en me consolant. La poésie et la tendresse de la religion étaient pour moi comme ces deux saintes femmes assises sur le sépulcre du Sauveur des hommes et à qui les anges disaient en vain : a II n'est plus là. »
Je m'obstinais à retrouver la croyance de ma jeunesse où j'avais eu celle de mon enfance. J'aimais le recueillement et l'ombre de ces petites églises de campagne oCi le peuple se rassemble et s'agenouille, pour se consoler, aui pieds d'un Dieu de chair et de sang comme lui. L'incommensurable espace entre l'homme et le Dieu sans forme , sans nom et sans ombre, me semblait comblé par ce mystère d'incarnation. Si je ne l'admettais pas tout à fait comme vérité, je l'adorais comme poëme merveilleux de l'âme. Je l'embel-