LIVRE DOUZIÈME
lissais de tous les prestiges de mon imagination. Je l'embaumais de tous mes désirs. Je le colorais de toutes les teintes ' de ma pensée et de mon enthousiasme. Je subordonnais ma raison rebelle à cette volonté ardente de croire, afin de pouvoir aimer et prier. J*écartais violemment les ombres , les doutes « les répugnances d'esprit. Je parvenais à me faire à demi les illusions dont j'avais soif, et, pour bien vous rendre rétat de mon âme à cette époque, si je n'adorais pas encore le Dieu de ma mère comme mon Dieu, je l'emportais du moins sur mon cœur comme mon idole.
Quand les paroles commençaient à tarir sur nos lèvres et que le sommeil nous gagnait , je reprenais mon fusil , je Mfllais mon chien ; l'abbé Dumont m'accompagnait jusqu'au bout des prés qui terminent le vallon de Bussières; nous nous serrions la main. Je gravissais silencieusement la colline pierreuse, tantôt à la lueur des belles lunes d'été, tantôt à travers les humides ombres de la nuit, épaissies encore par les brouillards du commencement de l'automne.
Je trouvais la vieille servante qui filait, en m'attendant, sa quenouille, à la clarté de la lampe de cuivre suspendue dans la cuisine. Je me couchais. Je m'endormais et je m'éveillais le lendemain, au bruit du vol des hirondelles des prés qui entraient librement dans ma chambre, à travers les vitres cassées, pour recommencer la même journée que la veille.
Ce qui m'attachait de plus en plus au pauvre curé de Bussières , c'était le nuage de mélancolie mal résignée qui attristait sa physionomie. Cette ombre amortissait dans son regard les derniers feux de la jeunesse ; elle donnait à ses paroles et à sa voix une certaine langueur découragée toute concordante à mes propres langueurs d'esprit. On sentait un
mystère douloureux et contenu sous ses épanchements. On voyait qu'il ne disait pas tout, et qu'un dernier secret s'arrêtait sur ses lèvres.
Ce mystère , je ne cherchais point à le lui arracher, il ne uie l'aurait jamais confié lui-même. Entre un aveu de cette nature et l'amitié la plus intime avec un jeune homme de mon âge, il y avait les convenances sacrées de son caractère sacerdotal. Mais les chuchotements des femmes du village commencèrent à m'en révéler confusément quelque rumeur, et plus tard je connus ce mystère de tristesse dans tous les détails. Le voici :
A l'époque où l'évèque de Mâcon avait été chassé de son palais par la persécution contre' le clergé et emprisonné, rabbé Dumont n'était qu'un jeune et beau secrétaire; il rentra chez le vieux curé de Bussières, qui avait prêté serment à la constitution. Il se répandit dans le monde, se mêla, avec l'ascendant de sa figure, de son courage et de son esprit, aux différents mouvements d'opinion qui agitaient la jeunesse de Màcon et de Lyon à la chute de la monarchie, et au commencement de la république. Il se fit remarquer surtout par son antipathie et par son audace contre les jacobins. Poursuivi comme royaliste sous la terreur, il finit par s'enrbler dans ces bandes occultes de jeunes gens royalistes qui se ramifiaient et se donnaient la main depuis les Cévennes jusqu'aux campagnes de Lyon.
Intrépide et aventureux, il se lia, par la conformité des opinions et par le hasard des rencontres, des combats et des dangers de la guerre civile, avec le fils d'un vieux gentilhomme du Forez. Le château de cette famille était situé dans une vallée sauvage, sur un mamelon escarpé. II servait de foyer aux conspirations et de quartier général à la jeunesse royaliste de ces contrées. Le vieux seigneur avait perdu sa femme au commencement de la Révolution. En mourant, elle avait laissé quatre filles à peine sorties de l'adolescence. Élevées sans mère et sans gouvernante dans le château d'un Vieillard chasseur, soldat, d'une nature bizarre, d'un esprit inculte et illettré, ces jeunes filles n'avaient de leur sexe que