‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 147 sur 269 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

rextréme beauté, la naïveté et la grâce, avec toute la vivacité d^impressions et toute Timprudence de leur âge.

Leur père , dès leurs premières années, les avait accoutumées à lui tenir compagnie à table, au milieu de ses convives de toute sorte, à monter à cheval, à porter le fusil, à le suivre dans ses parties de chasse, qui faisaient la principale occupation de sa vie. On comprend qu'une si charmante cour, toujours en chasse, en festins, en fêtes ou en guerre autour d*un tel père, devait attirer naturellement la jeunesse, le courage et Famour dans le chftteau de ***.

Le jeune Dumont , en costume de guerre et de chasse, l)eau, leste, adroit, éloquent, bienvenu du père, ami du frère, agréable aux jeunes filles par l'élégance de ses manières et de son esprit, devint le plus assidu commensal du château. Il faisait, pour ainsi dire, partie de la famille, et fut pour les jeunes filles comme un frère de plus. Il avait sa chambre dans une tourelle haute du donjon qui dominait la contrée, et d*où l'on apercevait de loin une longue étendue de la seule route qui conduisit au château. Chargé de signaler rapproche des gendarmes ou des patrouilles de garde nationale , il veillait â la sûreté des portes et tenait en ordre l'arbenal toujours garni de fusils et de pistolets chargés, et mî^me de deux coulevrines sur leurs affûts , dont le comte de *** était résolu à foudroyer les républicains, s'ils se hasardaient jusque dans ces gorges.

Le temps se passait â recevoir et â expédier des messagers déguisés qui liaient l'esprit contre-révolutionnaire de ces montagnes avec les émigrés de Savoie et les conspirateurs de Lyon ; à courir les bois â pied ou à cheval dans des chasses incessantes; à s'exercer au maniement des armes; â défier de loin les jacobins des villes voisines qui dénonçaient perpétuellement ce repaire d'aristocrates, mais qui n'osaient le disperser; à veiller, â jouer et à danser avec la jeunesse des châteaux voisins, attirée par le double charme de l'opinioa, des aventures et du plaisir.

Bien que les jeunes personnes fussent mêlées à tout ce tumulte et abandonnées â leur seule prudence, il y avait

entre elles et leurs hôtes des goûts, des prëférences. c1*n attraits mutuels , mais il n'y avait aucun désordre ni aucoiH' licence de mœurs. Le souvenir de leur mère et leur propn* péril semblaient les garder mieux que ne l'eût bit la surveillance la plus rigide. Elles étaient naïves* mais innocenli-H semblables en cela aux jeunes filles des paysans, leurs >av saux, sans ombrage, sans pruderie, mais non sans %igilannsur elles-mêmes et sans dignité de sexe et d*instinct5.

Les deux aînées s'étaient attachées et flancét^s à deu\ jeunes gentilshommes du Midi , la troisième attendait impatiemment que les couvents fussent rouverts pour se cou»crer toute à Dieu, sa seule pensée. Calme au milieu de cnu agitation, froide dans ce foyer d'amour et dVnthousiajiror. elle gouvernait la maison de son père comme une matroiK de vingt ans. La quatrième touchait à peine à sa s«*ixièin«année. Elle était la favorite de son père et de ses sœurs.

L'admiration qu'on avait pour elle comme jeune fill* était mêlée de celte complaisance enjouée qu'on a pour l>ufance. Sa beauté , plus attrayante encore qu'éblouissanlr. était l'épanouissement d'une âme aimante qui se laisae ngarder et respirer jusqu'au fond par la physionomie, par \^ yeux et par le sourire. Plus on y plongeait, plus on ) décoavrait de tendresse, d'innocence et de bonté. Par rimpreaM«>ii qu'elle faisait sur moi, en la voyant bien des années apr^. et quand la poussière de la vie et ses larmes avaient sao> doute enlevé à ce visage la fraîcheur et le duvet de Fadole*cence, on pouvait recomposer cette ravissante réminiscencr de seixe ans.

Ce n'était ni la langueur d'une fille pâle du Nord, ni k rayonnement brûlant d'une fille du Midi, ni la roélaneolir d'une Anglaise, ni la noblesse d'une Italienne ; ses traits plas gracieux que purs, sa bouche avenante, son nei relevé, «e» yeux ch&tains comme ses cheveux, rappelaient plutôt h fiancée de village un peu hAlée par le soleil et par le refird des jeunes gens , quand elle a revêtu ses habits de nooe H qu'elle répand autour d'elle en entrant à l'église un frfo«(>o qui charme mais qui n'intimide pas.

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toute la nuit pour armer, avant le jour, sous les murs et surprendre les habitants.

Le château, cerné de toutes parts pendant le sommeil de la famille, n^ofTrait plus de moyens d'évasion. Le commandant somma le comte de **♦ d'ouvrir les portes. Il fut contraint d'ohéir. Des mandats d'arrêt étaient dressés d'avance contre le comte et tous les membres majeurs de sa famille, même contré les femmes. Il fallut se constituer prisonniers. Le vieux seigneur , son frère , son flls, ses hôtes, ses domestiques et ses trois filles aînées, furent jetés sur des charrettes pour être conduits dans les prisons de Lyon. Les armoiries, les armes et les deux canons enlacés de branches de chêne, suivaient comme des trophées la chari'ette des prisonniers. De toute cette maison libre et tranquille la veille, il ne man- «fuait à la captivité que Thôte habituel et la plus jeune des filles du château.

Éveillé dans sa tour par le bruit des armes et par le piétinement des chevaux dans la première cour, le jeune homme s'était hâté de se vêtir, de s'armer et de descendre dans la salle d'armes pour disputer chèrement sa vie en défendant celle de ses hôtes et de ses amis. Il était trop tard. Toutes les portes du château étaient occupées par des gardes nationaux. Le commandant de la colonne était déjà, avec les gendarmes, dans la chambre du comte, occupé à poser les scellés sur ses papiers. Le jeune homme rencontra sur l'escalier les jeunes filles qui descendaient à peine vêtues pour rejoindre leur père et pour s'associer â son sort. « Sauvez notre sœur, lui dirent à la hâte les trois plus âgées; nous, nous voulons suivre notre père et nos fiancés partout , dans les cachots ou â la mort; mais elle, elle est une enfant, elle n'a pas le droit de disposer de sa vie ; dérobez-la aux scélérats qui gardent les portes. Voilà de l'orl Vous la frouvei*ez dans notre chambre, où nous l'avons vêtue de ses habits d'homme. Vous connaissez les passages secrets. Dieu veillera sur vous. Vous la conduirez dans les Cévennes, chez notre vieille tante, seule parente qui lui reste au monde : elle la recevra comme une autre mère. Adieu. »

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