‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 149 sur 269 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

pèrent la nuit à la porte d'ane pauvre femme, veuve d'un sabotier, qui avait été la nourrice de la jeune fille, et dont la tendresse, la reconnaissance et le dévouement garantissaient la fidélité. La chaumière isolée, assise sur un des derniers plateaux des plus hautes montagnes dans une clairière au milieu des bois de hêtres, était inaccessible à toute autre visite qu'à celle des bûcherons ou des chasseurs des hameaux voisins. Petite, basse, encaissée dans un pli de ravin, couverte en chaume verdi de mousse, qui descendait presque jusqu'au sol et dont la couleur se confondait avec celle des steppes, on la distinguait à peine d'en bas des rochers gris auxquels le pauvre sabotier l'avait adossée. Une petite colonne de fumée bleuâtre qu'on voyait s'élever le matin et le soir parmi les troncs blancs des hêtres indiquait seule une habitation humaine, ou le feu de bois vert sous la cabane nomade du charbonnier.

Cette hutte ne contenait, dans ses murailles salies par la pluie et bâties en pierres angulaires de granit sombre et d^ardoise noire, qu'une petite chambre où couchaient la pauvre femme et ses enfants. Le foyer de genêt y fumait sur une large pierre brute. A côté, une étable un peu plus longue que la chambre , séparée du toit par un plancher à claire-voie en branches tressées pour serrer l'herbe et la paille de l'hiver. Une Ânesse, deux chèvres et quelques brebis, y rentraient le soir du pâturage sous la garde des petits «"iifants.

La nourrice, instruite depuis longtemps de la catastrophe du château, de l'emprisonnement du comte' et de la disparition de la jeune demoiselle qu'elle avait tant aimée, fondit i'ii larmes en la reconnaissant sous le costume de chasseur. Elle lui donna son lit dans la chambre unique, s'arrangea pour elle-même une couche de genêts aux pieds de sa maivu. 20

Iivsse, porta les lits des petits eafants dans Tétable chaude de riialeine du troupeau, et donna à l'étranger quelques toisons de laine non encore filées pour se garantir du froid dans le fenil.

Ces soins pris, elle partit ayant le jour pour aller acheter, dans le bourg le plus éloigné de la montagne, du pain blanc, du vin, du fromage et des poules pour la nourriture de ses hôtes. Elle prit la précaution d*acheter ces provisions dans plusieurs villages , de peur d'éveiller des soupçons par une dépense disproportionnée à ses habitudes et à sa pauvreté. \vant midi, elle avait gravi de nouveau sa montagne, déposé ses besaces sur le plancher , étalé sur la nappe le repas (le> éf rangers.

La nourrice avait défendu à ses enfants de s'éloigner à une certaine distance de la chaumière et de parler aux ber- [cers des deux chasseurs qui apportaient Paisance, la joie ei la bénédiction de Dieu dans la maison. Les enfants, fiers de savoir et de garder un mystère, lui obéirent fidèlement. Nui ne se douta dans la contrée que la pauvre maison du sabotier, ensevelie l'été dans les feuilles, l'hiver dans les brouillards et dans les neiges, i*enfermait un monde intérieur df bonheur, d'amour et de fidélité. Si je raconte ainsi cette chaumière , c'est que je l'ai vue , à une autre époque de ma vie, dans un voyage que je fis dans le Midi.

Nul ne peut inventer ni décrire ce qui se passa dans le cœur de cette jeune fille et de ce jeune homme ainsi rapprocluS par la solitude, par la nécessité et par l'attrait mutuel pendant toute une longue année de terreur au dehors, année trop courte peut-être d'entretiens, de confidences et de mutuel attachement au dedans. 11 n'en transpira rien plus loin que les murs de l'étroite chaumière, les lilas du jardin, le lit du ton-ent, les hêtres de la forêt. La vie des deux jeunes reclus ne se répandit jamais au delà. Ils ne sortaient ensemble qu'à la nuit, leur fusil chargé sous le bras, pour aller, en évitant toujours les sentiere battus, exercer leurs membns fatigués de repos dans de longues courses nocturnes, respirer librement l'air parfumé des senteurs des genêts, cueillir le>

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